Le Donbass est une région en guerre que Benoît Vitkine,correspondant du journal Le Monde à Moscou et prix Albert Londres 2019, connaît bien. Son roman est passionnant, car il est nourri de sa maîtrise des enjeux et de son expérience de terrain.

Dans le Bonbass
Dans le Bonbass © Getty / Martyn Aim

Pour rappel : le Donbass est situé à l’est de l’Ukraine. En 2014, à la suite de la révolution de Maïdan à Kiev et la victoire des pro-européens, des groupes séparatistes pro-russes de l’est et du sud se sont soulevés contre le nouveau pouvoir. Avec le soutien de la Russie. En six ans, le conflit a déjà fait 13 000 morts. Et la ligne de front court sur 400 kms.

Où et quand se situe précisément l’intrigue du roman ?

En 2018, dans une petite ville, Avdiïvka, réduite à 20 000 habitants, tout près de la ligne de front. Le conflit se poursuit à bas bruit : on continue à se tirer dessus, mais le front ne bouge pas. La guerre est comme paralysée.

Et Benoît Vitkine rend avec force cette atmosphère étrange, cette routine d’une guerre qui n’en finit pas. On est du côté des gens, à ras des rues et des maisons, on voit le quotidien de la vie ou plutôt de la survie. On entend au loin les déflagrations, les tirs de mortier, comme un bruit de fond devenu familier.

Le roman montre ces vieilles femmes, veuves impassibles, qui tentent de préserver l’illusion d’une vie normale et continuent de faire des confitures comme si de rien n’était. Et ces enfants, à l’école, qui écoutent sagement des cours sur les obus et les mines. Pendant que des deux côtés de la ligne de front, les profiteurs continuent de tirer leur épingle du jeu en se livrant à de multiples trafics.

Mais il s’agit bien d’un polar, il y a un meurtre et une enquête…

Oui, et c’est très étrange. Car dans cette ville où la mort est omniprésente, où chacun peut être tué à chaque instant, un meurtre soudain casse la routine et brise tous les équilibres installés tant bien que mal.

Le corps d’un enfant, à moitié nu, est découvert piqué dans le sol gelé par un poignard qui le traverse de part en part. Un colonel de police, Henrik, ancien d’Afghanistan, va mener l’enquête et, à travers elle, faire resurgir tout le destin de cette région sinistrée, autrefois économiquement dynamique. Comme le montre la scène de l’enterrement du gamin…

Extrait :

Du dehors, on ne discernait pas les chants venus de l’église, mais la foule tanguait au rythme d’une mélodie qu’elle seule paraissait entendre. Le ciel était bas et blanc, il absorbait les prières sans rien rendre. Les canons se taisaient, rendus muets par la solennité de la cérémonie. Le coeur d’Henrik se réchauffait peu à peu, le policier se sentait ragaillardi par la présence des siens. Avdiïvka faisait corps. Ses habitants étaient prêts à encaisser beaucoup : la guerre n’était qu’une catastrophe supplémentaire dans la litanie des épreuves qui avaient balayé les steppes du Donbass. Les coups de grisou, la disparition d’un pays tout entier, la fermeture des mines, et même la misère sauvage des années quatre-vingt-dix, quand on se faisait assassiner en sortant sa poubelle, tout cela était injuste, incompréhensible, mais chacun y distinguait un ordre des choses. Certes mystérieux, mais où devait bien se cacher une logique supérieure. Le meurtre d’un enfant était différent. On touchait là au sacré, à l’interdit suprême.

Est-ce que la fiction policière n’est pas qu’un prétexte dans ce roman ?

Non. Certes, par moments, le journaliste écrase un peu le romancier. Benoît Vitkine est plein de son sujet et certaines pages privilégient l’information. Mais la fiction est bien là et l’on sent que l’auteur s’y plaît. L’enquête est tortueuse et pleine de rebondissements. Benoît Vitkine excelle à peindre les atmosphères. Il est au plus près de ses personnages, notamment celui du colonel de police, complexe, poursuivi par ses souvenirs d’Afghanistan, marqué par la mort de sa fille. Ses relations chaotiques avec sa femme sont subtilement décrites. Et la résolution de l’enquête est inattendue. Elle révèle les blessures profondes de ce pays. Dans la grande tradition du roman noir.

Les références
  • Donbass(Editions Les Arènes, collection « Equinox »)
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