Dominique Sylvain nous a habitués à des polars très personnels et singuliers, celui-ci est particulièrement original : cette fois-ci l'auteure va très loin dans le jeu avec les codes du polar, un bonheur pour le lecteur !

Une femme de rêve
Une femme de rêve © Getty / Thomas Barwick

Au départ, la trame est classique, archétypale même. 

Les premiers chapitres mettent en scène l’évasion rocambolesque d’un truand de cinéma

Braqueur de légende, large d’épaules, chevelure blonde façon viking, le visage tranché par une sale blessure, il s’appelle Karmia. 

Face à lui, un flic qui le traque depuis des lustres et lui en veut personnellement : il a tiré sur sa collègue de cœur qui, depuis, n’est jamais sortie du coma.

À côté de ces deux personnages masculins, que des femmes. 

  • La fille de Karmia, Nico, qui l’a aidé à s’évader. Elle vit seule avec lui et l’adore, malgré sa brutalité. 
  • Adèle, prise en otage lors de l’évasion. 
  • Laurence, une ex de Karmia, qu’il considère toujours comme sienne. 
  • Séverine, la femme flic dans le coma.

Il y a une autre femme encore, au centre du roman, une femme très mystérieuse

Elle est au centre en effet. Et à côté. On ne sait pas qui elle est. Et elle non plus. 

  • On la nomme « L’élue » sans que l’on sache pourquoi. 

Les chapitres qui la concernent sont détachés du reste, écrits différemment. Ils mettent en scène un univers onirique, une ville étrange, ouatée, transparente, où les autres parlent une langue qu’elle ne comprend pas. 

Elle est à la recherche de son identité. C’est peut-être elle, la « femme de rêve »

Est-elle vivante ou déjà morte ? Est-elle en train de rêver ?

Peu à peu le lecteur comprend que l’enjeu est là. Qui est cette femme ? 

Peut-être une de celles que Karmia menace ? 

Les scènes qui la concernent seraient alors en avance sur le reste du récit… 

C’est ainsi que le schéma habituel du polar est renversé. Ce n’est plus le coupable que l’on cherche, mais la victime. 

Dominique Sylvain joue brillamment de cette idée et la met en abyme à l’intérieur du roman, quand Nico, la fille de Karmia, imagine un film dont son père serait le héros…

Extrait :

"Dans la plupart des films, on se demande qui est le coupable. Eh bien, dans mon film, on se demanderait qui est la victime. En dehors du héros, rien que des femmes dans la distribution, et ce serait l’une d’entre elles. Mon père est fort et dangereux. Les victimes possibles autour de lui, ce n’est pas ce qui manque. Tu connais cette vieille expression, « un homme à femmes » ? Mon père, c’est ce style. Ça l’a toujours été, même depuis qu’il a la figure abîmée. Moi, je trouve que ça le rend encore plus touchant. Bon, réfléchis à ce que je viens de te dire. Qui ferait une bonne victime ?" L’autre déglutit. "Toi, pardi. Mais tu es sûre que tu voudrais en être une ?" Terreur totale.

« Qui ferait une bonne victime ? » : elle pose cette question à Adèle, l’otage que son père a embarqué lors de son évasion et qui est évidemment morte de peur. 

En fait, Dominique Sylvain s’amuse, avec le roman qu’elle considère comme un terrain de jeu, avec les codes du polar, mais aussi avec son lecteur. Son jeu est complexe et brillant, elle passe d’une piste à l’autre et multiplie les embûches scénaristiques. 

Ses personnages sont travaillés, subtils, la plupart à fleur de peau. Nico, en particulier, empêtrée dans son amour pour son père qu’elle idéalise et ce livre est aussi l’histoire de son émancipation. 

Avec une écriture vive, jouant sur plusieurs registres de langue avec une belle aisance, Dominique Sylvain parvient ainsi à tenir tous les fils de son roman, à la fois polar classique, intrigue aux lisières du fantastique et roman philosophique. La question de l’identité et de la construction de soi est au cœur du livre. 

Dominique Sylvain ne fait pas que jouer, elle a un regard et un propos.

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