Sur la couverture du livre, on voit des fleurs blanches tachées de rouge, comme du sang qui goutte. Une image parfaitement choisie, qui traduit bien la beauté froide, l’inquiétante étrangeté de ce roman qui suscite le malaise dès les premières lignes. D’emblée, l’atmosphère est déconcertante, voire menaçante…

"Le jardin" un thriller haletant
"Le jardin" un thriller haletant © Getty / i love images

Un homme ouvre lentement les yeux. Il sort d’un long coma. Tout est blanchâtre autour de lui, la lumière l’éblouit. Il est à l’hôpital. Il ne peut pas bouger, à part cligner des yeux. Il ne parvient pas non plus à parler. La réalité paraît à distance.

L ‘écriture, le ton, accentuent le malaise. Les phrases sont au carré, d’une précision clinique, sans affect. Les mots sont glacés, détachés, sans la moindre empathie. On apprend bientôt que cet homme, qui s’appelle Ogui, a été victime d’un accident de voiture, sa femme est morte à côté de lui. Il ne remarchera sans doute jamais. Ses parents sont morts, il n’a pas d’enfant. Sa belle-mère est la seule famille qui lui reste.

Le roman se présente comme un huis clos de plus en plus oppressant

Le lecteur, tout au long du roman, est enfermé dans le cerveau de cet homme, lui-même emprisonné dans son corps qui ne répond plus.

Ogui se retrouve bientôt dans la maison qu’il habitait avec sa femme, sous la protection de plus en plus dominatrice de sa belle-mère qui fait le vide autour de lui. Elle vire la garde-malade, puis le kiné. Devient peu à peu agressive, néglige de lui donner à manger. Il est à sa merci et doute de ses intentions.

En particulier, à l’occasion d’une visite de contrôle à l’hôpital. Là il prend carrément peur, d’autant plus qu’il ne peut rien dire aux médecins puisqu’il a perdu l’usage de la parole…

Extrait :

En lui montrant les résultats de son scanner, le docteur explique à Ogui que son pronostic est bon. Plus il investira dans sa rééducation et plus il aura de chances de pouvoir un jour utiliser une chaise roulante, ce qui ne lui fait pas vraiment plaisir. Il comprend que malgré tous les efforts qu’il fera, il devra dépendre d’une chaise roulante.

- Tout ça, c’est grâce à votre belle-mère, n’est-ce pas, Monsieur ?

Ogui contemple distraitement le plafond en guise de réponse. Sa belle-mère, elle, fixe le médecin d’un air hébété. Elle n’accorde aucun regard à Ogui, qui n’a rien raté de son expression lorsque le médecin a prononcé son pronostic engageant : elle a pâli d’effroi. Inquiète, elle semble rongée par la peur. Comme si elle se demandait si elle avait vraiment contribué à cette amélioration, si elle avait aidé son gendre, le seul rescapé de l’accident, à continuer à vivre ainsi, si elle allait continuer à veiller à son rétablissement. Elle semble avoir du mal à y croire. Ogui ne lui connaît pas cette expression. Il sent qu’il y pensera souvent. Une expression reflétant la peur de le voir guérir et le souhait que son état ne s’améliore pas.

Le roman vire alors au suspense à la Stephen King, on pense à Misery où un romancier, victime d’un accident, devenait la proie d’une de ses lectrices.

D’autant plus que le comportement de la belle-mère d’Ogui se fait de plus en plus étrange. Que fait-elle dans le jardin ? Pourquoi s’épuise-t-elle à creuser un trou immense ?

Mais le suspense vient aussi du fait que le livre est construit sur un seul point de vue, celui d’Ogui. Détail après détail, quand il évoque son passé, en particulier celui de son couple, le lecteur se met à douter de lui. Quelle confiance lui accorder ? Ses souvenirs, habilement traités par l’auteure de manière vague et ambiguë, apparaissent mystérieux et le suspense s’ensuit. Que s’est-il réellement passé avant et pendant l’accident de voiture où sa femme a trouvé la mort ?

Au bout du compte, Le jardin est un thriller troublant sur la solitude dans le couple, la vacuité de la vie au quotidien, la banalité des frustrations, des trahisons. Un constat clinique et terrifiant.

« Le jardin » de Hye-Young Pyun. Traduit du coréen par Lim Yeong-hee avec la collaboration de Lucie Modde, éd. Rivages/Noir.  

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