Après le succès de son précédent roman, Station Eleven, traduit en une trentaine de langues, la canadienne Emily St. John Mandel publie "L’Hôtel de verre". Le point de départ de ce nouveau livre est la fameuse affaire Madoff, le scandale financier qui a défrayé la chronique en 2008.

A l'origine du livre, l'affaire Bernard Madoff
A l'origine du livre, l'affaire Bernard Madoff © Getty / Craig Warga/NY Daily News Archive

Bernard Madoff était une légende de Wall Street et une sorte d’incarnation du rêve américain. Avant de devenir une figure de la communauté financière, il avait créé son fonds d’investissement à 22 ans avec seulement 5 000 dollars.

Pour assurer les rendements exceptionnels et réguliers qui faisaient sa réputation, il utilisait l’argent des nouveaux investisseurs pour payer les anciens. Jusqu’à la crise financière de 2008 qui fait s’écrouler son système. Bernard Madoff est alors arrêté et condamné à 150 ans de prison.

Dans ce roman, le crime est inspiré de la réalité, mais le reste est fictif

Emily St. John Mandel imagine un personnage qui ressemble de loin à Madoff, Jonathan Alkaitis, et place au centre de son livre un chapitre, le dixième, qui fait entendre la voix de ses employés, à la manière d’un choeur antique.

Tous connaissaient la nature criminelle de leur activité. Et tous cherchent à comprendre comment ils ont accepté de s’en rendre complices. Où commence la corruption ? Est-il possible de savoir quelque chose et en même temps de ne pas le savoir, se demande l’un d’eux. Cette partie du roman, qui interroge la responsabilité et la culpabilité, est passionnante.

Au centre du roman, il y a également un hôtel qui lui donne son titre, L’Hôtel de verre, où  les personnages vont à un moment ou un autre se retrouver…

Un hôtel comme un palais, dressé dans un endroit isolé, au nord de l’île de Vancouver. Il est inaccessible en voiture, on y accède par bateau. Dans cette enceinte de grand luxe, on a le sentiment d’être hors du temps et de l’espace. On y contemple la sauvagerie du monde extérieur, bien à l’abri derrière de larges baies vitrées.

L’hôtel de verre, royaume de l’argent, est un monde de reflets, faussement transparent. Il est ainsi la métaphore superbe d’un monde dominé par la finance, où le rapport à la réalité peu à peu s’évanouit.

Une fois en prison, Jonathan Alkaidis reçoit ainsi la visite d’une journaliste qu’il interroge à son tour…

Extrait :

- Pourquoi avez-vous envie d’écrire sur cette histoire ?            
- Je me suis toujours intéressée aux illusions collectives, dit-elle. Mon mémoire de fin d’études portait sur une secte du Texas.            
- Je ne suis pas sûr de vous suivre.            
- Eh bien, regardez les choses sous cet angle. Nous sommes d’accord, je crois, pour dire qu’il aurait dû être évident, aux yeux de n’importe quel investisseur averti, que vous dirigiez une opération frauduleuse.            
- Je l’ai toujours soutenu, confirme Alkaitis.            
- Donc, pour que votre escroquerie fonctionne pendant si longtemps, il fallait qu’un grand nombre de personnes croient à une histoire qui, en réalité, ne tenait pas debout. Mais comme tout le monde gagnait de l’argent, nul ne s’en souciait.            
- Les gens croient à toutes sortes de choses, dit-il. Le fait que ce soit une illusion n’empêche pas que ça puisse leur faire gagner de l’argent bien réel.            
- À votre avis, est-il juste de voir en vous l’incarnation de notre époque ?            
- Cela me paraît un peu dur, Julie. Je n’ai pas provoqué de cataclysme économique planétaire. J’ai été, tout autant qu’un autre, une victime de la crise économique. 

C’est un monde aux frontières du réel que décrit ainsi le roman. Dominé par la finance, le monde se transforme en une sorte de théâtre où la réalité de l’économie, où la réalité de la vie de l’immense majorité des gens, ne comptent plus pour grand chose. Émily St. John Mandel le peuple de fantômes. Elle met en scène un entrelacs de personnages hantés par la culpabilité et les vies qu’ils n’ont pas vécues.

Profondément mélancolique, son roman est un puzzle vertigineux, magnifiquement composé. Enchevêtrements narratifs, multiplication des points de vue, ellipses, il emporte le lecteur par sa virtuosité et l’envoûtement de sa langue. Et fascine par ce qu’il met en avant : l’extraordinaire fragilité de notre monde.

  • L’Hôtel de verre, d’Emily St. John Mandel, traduit de l’anglais par Gérard de Chergé, est paru aux éditions Rivages/Noir.  
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