"Lire les morts" : un titre aux résonances mystérieuses ! Il s’agit du premier roman traduit en français de Jacob Ross, un poète originaire de l’île de la Grenade. Un texte très original, surtout par la puissance et la musicalité de sa langue.

L’action se passe sur une île imaginaire des Caraïbes, Camaho, mais c’est de la Grenade qu’il s’agit

L’auteur joue avec un extraordinaire brio de l’oralité et de la vivacité des dialogues, certains personnages s’exprimant en créole. Un créole de base anglaise que le traducteur, Fabrice Pointeau, a merveilleusement rendu en français. Le texte a ainsi un son, un rythme, une couleur d’une saveur singulière.

La voix de ce livre, c’est aussi celle de son narrateur que rien ne prédisposait à devenir inspecteur de police

Michael Digson, alias Digger, est le fils illégitime d’un notable de l’île et d’une femme disparue quand il avait 8 ans. Il a été élevé par sa grand-mère, très pauvre. Et quand est venu l’âge d’aller à l’université, il n’avait pas les moyens de payer ses études.

Recruté alors dans des conditions rocambolesques par un vieux commissaire de la brigade criminelle, il enquête à la demande de celui-ci sur la disparition mystérieuse d’un jeune homme.

Mais aussi, discrètement, sur la mort de sa mère, tuée lors d’une manifestation dans des circonstances jamais élucidées. Sa mère dont il ne parvient pas à faire le deuil et qui revient régulièrement dans ses rêves…

Extrait :

Je me rappelle l’avoir suivie jusqu’à la route principale où attendait une voiture. Elle m’a vu planté sur l’herbe du bas-côté, a peut-être perçu la peur qui me faisait rester là. Elle a levé un doigt en direction du conducteur, est sortie du véhicule et s’est penchée vers moi. Son souffle sur mon visage était sec et doux. Je m’en souviens. Je me rappelle qu’elle m’a embrassé l’oreille, les arcades sourcilières, que ses lèvres ont effleuré les miennes et qu’elle m’a attiré à elle, sa bouche contre mon oreille. « Ne t’en fais pas, mon ange, je reviens tout à l’heure. » Elle n’est jamais revenue.

Digger est un jeune homme d’une grande finesse, empathique, capable de « lire les morts », c’est-à-dire de deviner en examinant les corps des victimes leur histoire et leurs souffrances.

À travers son regard, c’est un subtil portrait de l’île de Camaho qui se dessine. La mer à tous les horizons, les paysages, les parfums, les bars à rhum, les gestes de la vie quotidienne, la culture et les croyances. Toute l’identité des Caraïbes qui se révèle de page en page.

Et la musique bien sûr, celle de Dennis Brown et Gregory Isaacs par exemple, dont Digger aime écouter les refrains en cuisinant le poisson et les légumes sur la véranda…

Il y a beaucoup de douceur et de tendresse dans ce livre, mais aussi de la tension et de la violence

Jacob Ross montre les tensions sociales et raciales, le poids de l’histoire coloniale, la main mise des églises et des prédicateurs sur la population. C’est à la fois une géographie, une histoire, une sociologie qu’il révèle sans que cela nuise à l’incarnation des personnages, ni au romanesque.

Les femmes tiennent une place prépondérante dans ce roman. Victimes de la brutalité et de l’arrogance des hommes, elles résistent. Et ce sont elles, souvent, les personnages forts de ce livre hors des sentiers battus.

  • Lire les morts, de Jacob Ross, traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau, est paru aux éditions Sonatine
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