C'est un livre qui résonne avec l'actualité de ces derniers mois puisque c'est l'histoire d'une femme sous l'emprise d'un homme violent.

La force de ce livre tient d’abord à l’écriture qui fait ressentir fortement  la montée de la violence et l’enfermement de la victime, Sandrine, une jeune femme d’une trentaine d’années.

Le roman est écrit à la troisième personne du singulier mais il colle à son personnage. Tout est vu à travers ses yeux. Le texte charrie le tumulte de ses pensées, de ses souvenirs, de ses souffrances. La phrase pulse au diapason de ses sentiments, les mots ont le rythme de ses émotions.

Et le roman est construit sur le crescendo de ce qu’elle subit, la tension est de plus en plus forte, rendue par une sorte de saturation de la phrase, pleine à  craquer de ce qu’elle vit et tente éperdument de contenir. « Ça va aller, ça va aller », se dit-elle sans cesse…

Le début du livre est apparemment heureux. Sandrine rencontre un homme qui la bouleverse…

Sandrine se sous-estime, elle a été élevée par un père qui n’a jamais cessé de l’humilier, de la rabaisser, de la freiner dans ses ambitions. Elle se trouve moche, et grosse, et nulle. Ses premières expériences avec des hommes ont été calamiteuses.

Et voilà qu’un jour, à la télévision, elle est bouleversée par un fait divers. Une femme a disparu en faisant son jogging. À l’écran elle voit son petit garçon, et son mari, un homme pas comme les autres, un homme qui pleure, fragile comme elle.

Les parents de la disparue ont organisé une Marche blanche. Sandrine décide d’y aller et rencontre l’homme qui pleure…

Extrait :

"Ce dimanche de la Marche, elle avait hésité jusqu’au dernier moment : suivre la colonne qui se faufilait dans le bois qui commençait au bout de l’impasse, ou faire demi-tour. Le temps de rentrer, il serait presque l’heure de déjeuner, une moitié de dimanche de gagnée. Elle piétinait, hésitante, à force elle s’était retrouvée presque seule dans l’impasse, ses pieds ne sachant où aller.

Et puis la porte d’un des pavillons s’était ouverte et le petit était sorti, le même petit qu’à la télé, et derrière lui, émergeant de l’ombre, son père, l’homme qu’elle avait vu pleurer et qui lui avait brisé le coeur.

Dans son lit ce soir-là, elle avait tourné longtemps, elle la timide, elle la muette, en se demandant comment elle avait pu trouver le courage d’aller leur parler, de se diriger vers l’homme qui pleure et son fils, mais elle l’avait fait, elle l’avait fait, elle se le répétait, les joues encore brûlantes, la peau étrangement électrique. Elle leur avait parlé et ils avaient cheminé ensemble, elle avait dit Je suis venue pour, pour soutenir, et il avait dit Ah, c’est gentil, d’une voix indifférente, en verrouillant la porte, puis elle avait ajouté Ça doit être terrible pour vous, je suis désolée.

Alors il avait cessé de scruter sa propre main qui s’agitait dans la serrure, et elle, Sandrine, il l’avait regardée." 

Sandrine va devenir la deuxième femme de cet homme qui l’a « regardée », le premier qui s’est intéressé à elle…

Tout va aller très vite, elle va emménager chez lui, s’occuper de la maison, et du petit garçon. Mais le roman est ainsi construit que la tension est immédiate. Dès les premières pages, avant même que soit raconté l’histoire de la rencontre, le lecteur sait que la première femme a été retrouvée après des mois d’absence et qu’elle ne se souvient de rien de ce qui lui est arrivé. Sandrine voit tous ses rêves s’écrouler.

Et l’homme qui pleure va vite se transformer en Monsieur Langlois comme l’appelle les policiers qui le soupçonnent depuis longtemps. Un tyran domestique, colérique, soupçonneux, manipulateur…

Le roman décrit ainsi l’engrenage de l’emprise et de la violence…

Étape par étape, avec précision : la séduction, l’alternance entre compliments et remarques désobligeantes, les premières agressions, les excuses aussitôt après, les promesses jamais tenues, et le déchainement  des actes d’humiliation et de violence.

En parallèle, le roman montre la difficulté pour la victime de réagir, l’espoir que tout s’arrange, la honte paradoxale de la violence reçue qui pousse à nier l’évidence et à garder le secret.

La deuxième femme est un roman noir à la trajectoire implacable. Éprouvant, mais jamais complaisant.

« La deuxième femme » de Louise Mey, éd. du Masque.L

Les références
L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.