Un polar aux allures de roman noir américain, mais écrit par un Français. Son titre est sec, très simple, il pose d’emblée le décor : "Atmore, Alabama".

On est dans le sud profond des Etats-Unis, un endroit paumé, une petite ville de péquenots, de rednecks, où l’on s’ennuie ferme. L’Amérique rurale, pauvre, rugueuse, banalement raciste, portée sur les armes à feu.

L’auteur en exprime subtilement l’atmosphère déliquescente à travers le regard d’un homme, un Français dont on ne connaîtra pas le nom. On ne sait pas pourquoi il est venu là, mais on devine que ce n’est pas par hasard. Il s’installe à l’hôtel, erre dans la ville, rumine une douleur qui l’écrase. Et bientôt rencontre trois femmes blessées, marquées par le sort, mais qui vont pourtant, chacune à sa manière, le relier à la vie.

A la sécheresse du titre fait écho celle de la langue, entre réalisme et poésie, resserrée, économe de ses moyens, étouffante, mais aussi cinglante. Elle exprime magnifiquement les émotions contradictoires qui traversent le roman, la violence du monde aussi bien que la fragilité et la tendresse des hommes.  e texte est ainsi comme un coup de poing, mais retenu.
 

Sait-on ce qu'est venu chercher cet homme en Alabama ?

C’est tout l’enjeu du récit. 

Quand il arrive de France, il atterrit à Orlando, loue une voiture et se dirige droit sur Atmore. Son choix à l’évidence est lié à un drame qui a marqué son passé récent. Il a tout perdu, mais  il est  déterminé. Comme si, totalement désespéré il devait accomplir un dernier geste. Il traîne dans la ville, et  semble aimanté par l’immense prison bâtie tout près de là…
 
Extrait :

 La silhouette de la prison m’est apparue brusquement, juste après un virage serré. Une forteresse-usine aux miradors carrés et aux murs gris surmontés de chevaux de frise. Une immense cathédrale païenne aux tours vitrées. Divers bâtiments posés les uns à côté des autres, sans souci de continuité, sans logique apparente. La route débouchait directement sur un parking. Je m’y suis garé, j’ai arrêté mon moteur et observé cette Jéricho aux murs indestructibles. Il était là. Il respirait ici, juste derrière, à quelques dizaines de mètres, enfermé, vêtu de sa combinaison blanche. A.F., race blanche, sexe masculin, cheveux bruns, 5 pieds 9 pouces, 166 livres, année de naissance, 1975, pas de cicatrices, tatouage à la nuque, signification indéterminée. Meurtre au premier degré. Couloir de la mort. Du coin de l’oeil, j’ai aperçu un mouvement lent. Un gros véhicule frappé aux armes de la centrale s’approchait. Je suis descendu de voiture, prenant les devants, me suis avancé vers cet hippopotame d’acier, gauche, sans menace. Un employé de la prison, au volant, a baissé la vitre et demandé ce que je foutais là. Ma réponse n’a pas satisfait l’homme dont l’uniforme bleu paraissait neuf, dont le badge doré scintillait, dont les mâchoires étaient habilement serrées pour accentuer l’allure mâle donnée par le costume réglementaire. Vous ne pouvez pas rester là. Il faut partir.

 Evidemment, le lecteur apprendra peu à peu ce qui motive cet homme

  
C’est très habilement construit. Comme un double décompte. Jour 1, jour 2, jour 3… le roman reconstitue patiemment l’errance de cet homme dans la ville d’Atmore. Toute cette partie est écrite au passé, elle délivre aussi, par bribes, l’histoire qui l’a conduit jusque là. Mais entre chaque journée vient s’intercaler un autre récit, au présent, celui du dernier jour de son périple. Un jour de fête. Atmore célèbre le Williams Station Day, sa fondation, cent ans plus tôt, autour de la voie ferrée qui l’a fait naître. 7h45, 9h00, 10h15… Le roman court, à travers ce double décompte, vers sa fin en forme de tragédie inéluctable.

Le dernier paragraphe pourtant est inattendu. Vertigineux. Il dit l’immensité du désespoir de cet homme prêt à se dissoudre pour se rapprocher de la mort d’un être qui le hante. Le roman raconte ainsi, dans le même mouvement, la chute d’un homme et la perte d’une certaine Amérique. Chapeau !    
 

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