Direction le sud de la France, cette semaine, avec le premier roman d’un spécialiste de la littérature et de la philosophie du XVIII° siècle, Lucien Nouis. L’histoire se situe aujourd’hui, dans la région nîmoise, et le roman s’intitule "Nous ne négligerons aucune piste"

Une enquête est particulièrement complexe et intrigante

L’affaire commence dans la garrigue, entre murs de pierres sèches et figuiers de barbarie. Un homme venu enterrer son chien découvre un corps de femme à moitié carbonisé donc difficile à identifier. L’enquête va bientôt se concentrer autour du village voisin déchiré par un conflit entre le maire et un groupe de zadistes qui tentent de résister à un projet de parc zoologique pour attirer les touristes.

L’intrigue est bien menée, les personnages nombreux, croqués avec un sens aigu du portrait, et l’enquêteur, confronté à une série de disparitions, ne va effectivement négliger aucune piste.

Cet enquêteur, le commissaire Bordarier, est un personnage vraiment réussi.

Il rappelle un peu Pepe Carvalho, le fameux détective de Manuel Vázquez Montalbàn ou encore le commissaire Montalbano d’Andrea Camilleri dont l’auteur revendique l’influence.

Émile Bordarier porte sa cinquantaine comme un vieux costume, mais pas que. C’est un homme au regard et à l’humour incisifs, il est intelligent, cultivé, amateur de bonne cuisine, de littérature -dans sa bibliothèque figure en particulier un recueil de poèmes d’Audiberti.

Amateur aussi de chanson populaire, comme l’était Montalbàn. Bordarier possède toute une collection de vinyles des années 70 et 80. Je me casse à Palavas de Marc Charlan, par exemple. Ou, moins pointu, le fameux tube d’Hervé Cristiani, Il est libre Max.

Le commissaire Bordurier en revanche n’est pas si libre que ça…

Ila des problèmes avec sa fille dont les fréquentations l’inquiètent. Il boit trop. Il est empathique et particulièrement sensible aux grandes étendues gelées que chacun porte en soi.

Bordurier est un mélange subtil de tendresse pour la vie et de lucidité sur les faiblesses des hommes, leurs travers et leurs failles.

Sa complexité et ses contradictions teintent tout le roman d’une belle mélancolie…

Extrait :

Qu’est-ce qui avait délogé du labyrinthe de sa mémoire le fumet d’une gardiane préparée un dimanche d’août 1975, quelques jours après la mort de son père ? Mystère. Mais il avait tout à coup eu envie de retrouver la saveur de cette viande de taureau que sa mère, encore vêtue de noir, avait mise à mariner toute une nuit avec du vin, de l’écorce d’orange séchée, du thym, du laurier, dans une cocotte en terre cuite, puis roussie à la poêle dans de l’huile d’olive, avant de la faire mijoter jusque’à ce que la lumière blanche du jour ait fait place au rose du soir. La couleur du deuil, le cercueil posé dans la chambre, le corps emporté, les pleurs, tout cela s’était mêlé à la chair de ce taureau de combat mort dans les arènes de Nîmes. (…) Le repas avait été comme une deuxième et étrange cérémonie funéraire, douce et réconfortante.

Au total, c’est la personnalité de ce commissaire qui donne le ton du livre

Mélancolique, on l’a dit. Mais aussi caustique. L’auteur, comme son personnage, a le regard aussi tendre que cruel. Il peint la bêtise et la médiocrité ordinaires, les touristes échoués sur la plage du Grau-du-Roi, les piliers de bars poisseux. Il met en scène la cupidité et le double jeu des affairistes sans scrupule, des écolos aux ambitions très personnelles, tout un bestiaire tristement banal. L’humour est noir, on rit beaucoup mais le goût est amer. Et la comédie, tragique.

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