"La fabrique de la terreur" est le dernier volet d’un triptyque très remarqué, signé Frédéric Paulin, qui tente de retracer l’histoire de l’arrivée du djihadisme en France. Au total un millier de pages que l’auteur aura écrites très vite, dans une sorte d’urgence.

Frédéric Paulin a commencé à travailler sur cette trilogie peu après les attentats de novembre 2015. Concrètement, il s’agissait pour lui d’essayer de comprendre, par les moyens du roman, comment des hommes, grandis en France, finissent par tirer sur des gens attablés à la terrasse d’un café.

L’origine, il la voit dans la décennie noire de la guerre civile en Algérie, celle des années 1990, qu’il met en scène dans le premier volume, La guerre est une ruse, paru en 2018.

Puis le second volet, Prémices de la chute, paru l’année suivante, se transporte en Bosnie où sont formés de nombreux djihadistes, puis en Afghanistan, dans les repaires d’al-Qaïda. Pour se terminer en septembre 2001.

La fabrique de la terreur, qui vient de paraître, commence fin 2010, avec les « printemps arabes » et se déroule à Tunis, en Libye, en Syrie, à Bruxelles, à Paris, à Toulouse, à Lunel, pour tenter de mettre à jour la complexité des mécanismes qui ont abouti à l’émergence de l’organisation Etat islamique et à la tragédie des attentats qui ont frappé la France en 2015.

Le projet est pour le moins ambitieux. Et le résultat est passionnant, la documentation impeccable, la maîtrise romanesque impressionnante. On tourne les pages bien qu’on sache déjà ce qu’il va advenir.

Le récit passe d’un lieu à l’autre et croise les trajectoires de multiples personnages, certains fictifs, d’autres ayant réellement existé. Les noms de la plupart d’entre eux résonnent encore très fortement. Comment cela fonctionne-t-il ?

Parfaitement, le passage des uns aux autres est fluide, jamais artificiel. Comme il s’agit d’un roman, les personnages fictifs occupent le devant de la scène. Le récit, démultiplié, foisonnant, ubiquitaire, formidablement vivant, agite de nombreux personnages. Des jeunes qui se radicalisent comme Wassim en Tunisie qui trouve dans l’engagement religieux une opportunité, ou Simon, élève brillant d’un lycée de Lunel, converti à l’islam, croyant sincère, dont le destin s’achèvera sous les bombes à Rakka.

On retrouve également les personnages des deux premiers volumes : Tedj Belazar, ex-officier de la DGSE, sa compagne Laureline Fell, officier de la DGSI, et Vanessa, sa fille journaliste qui tente de remonter les filières de recrutement des groupes djihadistes.

Les personnes réelles s’inscrivent naturellement dans le récit, essentiellement des terroristes, les frères Kouachi, par exemple, ou Mohamed Merah. Témoin cette scène, très forte, peu avant que l’assaut soit donné sur l’appartement où Merah s’est réfugié.

Extrait 

Les négociations piétinent, le commandant du RAID aurait besoin d’un négociateur qui connaisse bien Merah. Le brigadier Chaoui est la mieux placée ; Fell accepte mais précise que Chaoui n’a aucune formation de négociatrice. « On essaye de gagner du temps pour l’instant », lui rétorque-t-on. Elle demande à accompagner sa subordonnée. Chaoui et elle se retrouvent aux premières loges. Chaoui n’en mène pas large. Merah est arrogant, mais son discours est réfléchi, presque cohérent. Il dit à Chaoui : « On négocie, là. Mais en dehors des négociations, n’oublie pas que j’ai les armes à la main. Je sais ce qui va se passer, je sais comment vous opérez pour intervenir. Je sais que vous risquez de m’abattre, c’est un risque que je prends. Sachez qu’en face de vous, vous avez un homme qui n’a pas peur de la mort. Moi, la mort, je l’aime comme vous aimez la vie ! »

Dans une scène comme celle-ci, on est à la frontière entre récit historique et fiction. Mais La fabrique de la terreur est bien un roman qui soulève de nombreuses questions, en montre la complexité, met en perspective des évènements que nous avons tous en mémoire. Le roman sert peut-être d’abord à cela : ne pas oublier. Et par les moyens qu’il donne, l’incarnation, les dialogues, sans doute permet-il d’enrichir, à sa manière, le travail des historiens. Le magistral triptyque de Frédéric Paulin en est un bel exemple.

Les références
L'équipe
Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.