L'intrigue de "Katja" de Marion Brunet est resserrée autour de deux personnages principaux : un homme dont la vie s’achève et une jeune femme d’une trentaine d’années.

Elle s’appelle Katja, elle représente l’avenir, mais un avenir empêtré dans la mémoire familiale.
Elle s’appelle Katja, elle représente l’avenir, mais un avenir empêtré dans la mémoire familiale. © AFP / Vera Atchou / AltoPress

Lui, qu’elle appelle « le vieux », représente un monde révolu.

Les traces de son cancer le marquent déjà de manière irréversible. Le dessin de ses veines en relief souligne la maigreur de ses doigts. Il est en train de mourir.

C’est un ancien journaliste français, spécialiste des pays de l’Est. Le premier à être entré en RDA dont il a rapporté un livre de témoignages qui a fait pas mal de bruit.

Elle s’appelle Katja, elle représente l’avenir, mais un avenir empêtré dans la mémoire familiale. Elle est allemande, elle est née à Berlin Est.

Rongée par la culpabilité, elle porte en elle une colère dévastatrice qui ne la laisse jamais en paix.

Elle est venue en Bretagne, dans la maison du « vieux ». Elle se fait embaucher comme aide ménagère. Lui ne se doute de rien. Elle, elle n’est pas là par hasard comme l’indique la première phrase du roman : « Elle le voit pour la première fois, enfin ».

L’intrigue prend la forme d’un huis clos 

Le roman met en scène, avec une force singulière, un double enfermement.

Enfermement physique d’abord. L’action se passe en hiver pour l’essentiel dans la maison bretonne de l’ancien journaliste. Une maison isolée, au bout d’une presqu’île, accessible seulement à marée basse. Battue par les vagues et la pluie, baignée d’une lumière opaque dans laquelle elle disparaît.

Mais les personnages sont également prisonniers du temps et de la mémoire. Leur mémoire commune d’une femme enfermée dans une cellule, qui ne peut répondre aux questions qu’on lui pose, qui ne les comprend même pas. Qui tente vainement de s’exprimer.

Le roman renvoie alors au passé de la RDA

Précisément à des évènements qui se sont passés à Berlin, en 1984. Et à la mère de Katja que le journaliste avait rencontrée là-bas.

Arrêtée, emprisonnée, torturée par la Stasi, définitivement marquée. Rentrée chez elle, elle n’a jamais pu reprendre le fil de sa vie et a fini par se suicider.

Et Katja s’en veut de n’avoir pas suffi pour lui redonner le goût de vivre.

C’est pas de ta faute, lui a dit son père…

Extrait :

Il part vers la cuisine, du coup c’est plus facile, il parle fort du fond de la pièce, sans regarder Katja. Les mains occupées à remplir le réservoir de la cafetière, faire tomber les grains moulus dans le filtre beige.            
- C’est la torture, c’est comme ça.            
Et comme Katja ne répond rien, il continue.            
- On n’y peut rien, la torture en a tué plein. Imola, elle n’est pas morte tout de suite mais c’est pareil. Elle était morte à l’intérieur.            
Ses doigts tremblent un peu, il renverse du café sur le plan de travail.            
-  Moi non plus j’ai rien pu faire. Quand la Stasi l’a relâchée, elle était déjà morte.            
-  Vous m’avez faite, quand même.            
Elle voudrait qu’il parle encore mais qu’il arrête de dire morte, ça lui déchire le coeur à chaque fois.            
(…) D’un coup d’éponge, il ramasse les grains moulus tombés sur le plan de travail, comme pour gagner du temps. Quand il revient au salon, sa fille a le regard fixe, porté vers la fenêtre, les immeubles au-delà. Il se dit qu’elle ressemble à sa mère, et aussi qu’il ne la connaît plus vraiment, se demande ce qu’il reste en elle de l’enfant pugnace qu’elle a été, en lutte constante pour attirer le regard de sa mère.            
- Elle t’aimait.

Katja est donc venue chez l’ancien journaliste pour tenter de se libérer du passé

Difficile d’en dire plus, sinon que les choses ne vont pas se passer comme prévu.

Marion Brunet excelle à faire monter la tension entre les personnages, entre passé et présent, entre mensonge et vérité. La composition de l’intrigue est au cordeau, les dialogues au couteau, les atmosphères de plus en plus oppressantes.

Les protagonistes apparaissent dans toute leur complexité, le souvenir de la RDA, de sa police omniprésente, des milliers de mouchards qui lui faisait passer des informations sur leurs proches ou leurs voisins, remonte peu à peu.

Quand la vérité éclate, tout le roman bascule, renversant les points de vue sur les personnages. Et l’on referme le livre, les larmes aux yeux.