Un premier roman tout juste sorti dont on parle déjà pas mal en cette rentrée : celui d’un jeune journaliste, sociologue de formation, Félix Lemaître. Et ce roman a pour titre "La combinaison"…

La combinaison est également le portait d’un monde en perdition, d’une population abandonnée.
La combinaison est également le portait d’un monde en perdition, d’une population abandonnée. © Getty / Kypros

Une combinaison gagnante, pourrait-on dire de ce roman de haute voltige, où le jeu de mots est maître. C’est court, c’est percutant, c’est drôle et très noir.

Le fond est sérieux, mais la forme prime, elle tourbillonne, elle emporte le lecteur. À la manière d’un Audiard du XXI° siècle, l’auteur est un as du dialogue revolver et de la punchline. On est dans la satire sociale, en mode loufoque et déjanté.

Le héros a un prénom un peu désuet : Christian

C’est un homme qui vit dans un monde qui coule. Il a 42 ans, vit dans un petit bourg rural, en Picardie. Quand s’ouvre le roman, il s’éclate dans son job d’animateur de supermarché, occupé ce matin-là à faire l’article pour le saucisson « Mon Philou ».

Christian ne se plaint pas, c’est un bon soldat de l’économie de marché, qui met de côté depuis des mois pour partir avec sa femme et son fils faire de la plongée en Guadeloupe.

Seulement voilà, comme son prénom, son job est devenu obsolète. Il est viré. Se retrouve au chômage, et bientôt en dépression sévère.

En prévision de son voyage, il avait commandé une combinaison de plongée. Il ne va bientôt plus la quitter.

L’histoire d’une folie, mais pas seulement

Christian perd pied, il se noie, refuse de continuer à jouer un jeu où il n’a plus aucune chance de gagner. Mais, à sa manière, il témoigne du sort qui lui est fait.

La combinaison est ainsi le symbole du naufrage auquel lui et la plupart de ceux qui l’entourent sont condamnés. Le symbole de la violence sociale qu’il subit. La combinaison l’isole, elle le protège du monde extérieur. Désormais tout glisse sur lui.

Sans le vouloir, il va devenir un révélateur et, bousculant le train-train ordinaire, entraîner toute la petite ville de Saint-Fossé où il habite… dans le fossé justement.

Ses apparitions en tenue de plongée ne vont évidemment pas passer inaperçues.

Certains même vont réaliser des vidéos qui vont vite faire de lui une star des réseaux…

Sur Tik Tok, on le singe. On l’imite, on imite l’imitateur de l’imitateur de l’imitateur de l’imitateur. On en est au stade où la gendarmerie de l’Oise rappelle que courir au milieu de la chaussée en tenue nautique est très dangereux. Où la Fédération française d’études et de sports sous-marins se dédouane de ces dérives perpétrées par quelques hurluberlus. Bientôt les sites putaclics et les blogs de mamounettes inquiètes titreront « Le combi challenge : le nouveau jeu mortel de nos ados ». CNews fera des débats qui hurlent en rond, BFM invitera des experts qui ont vu de la lumière et Valeurs Actuelles pondra une couverture sobre du style « Les plongeurs : ils manipulent nos enfants, divisent notre pays, ensauvagent nos rues. Qui sont-ils ? Quels sont leurs réseaux ? » D’une rue vide à l’autoroute saturée d’informations, Christian a tracé son sentier vers la gloire.

Le style est à la farce, mais le propos est, à sa manière, sérieux

Au bout de compte, en effet, ce roman est un portrait au vitriol de la petite classe moyenne des bourgs ruraux. Tout le monde en prend pour son grade, des chasseurs aux mères de famille déléguées des parents d’élèves. C’est souvent méchant, l’auteur tire à balles réelles.

Mais La combinaison est également le portait d’un monde en perdition, d’une population abandonnée, derniers de cordée assignés à des jobs sans intérêt ni avenir, menacés par le chômage, engourdis par la pub, les marques et la consommation de masse.

La combinaison, c’est le portrait de bourgs déclassés, d’un monde réduit à une vaste zone commerciale au milieu des champs de betteraves, désolante et absurde.

Bref, on rit beaucoup, mais jaune.