"Une pluie de septembre" est le premier roman d’Anna Bailey, née en 1995. Elle a grandi en Angleterre, mais c’est un séjour au Texas puis dans le Colorado qui lui a inspiré ce roman. Une fois n’est pas coutume, nous parlons d’abord de la fin.

"Une pluie de septembre" est ainsi le portrait d’une petite ville de l’Amérique profonde
"Une pluie de septembre" est ainsi le portrait d’une petite ville de l’Amérique profonde © Getty / Alexander Sorokopud

La beauté mélancolique de la dernière scène

Elle se passe dans une petite ville du Colorado. Un paysage grandiose de montagnes et de forêts dominé par de grands rochers, les Tall Bones.

C’est le temps de la première neige. Douce et silencieuse elle recouvre peu à peu le paysage, comble les creux, amoindrit les aspérités. Et dissimule la violence de tout ce qui vient de se passer.

C’est là en effet qu’Emma, une adolescente, a vu Abigail, sa meilleure amie, pour la dernière fois quelques semaines plus tôt. Et l’atmosphère de cette fin est à l’image de l’ensemble du roman en train de se refermer.

L’élégance de la langue, la poésie subtile des images et des mots vient en contrepoint de la noirceur du propos.

Tout commence ainsi par la disparition d’Abigail

Le premier chapitre met en scène une fête dans les bois des Tall Bones. Un feu de camp, des jeunes qui dansent passablement alcoolisés. Abigail qui demande à Emma de ne pas la suivre quand elle s’apprête à s’enfoncer dans la forêt. Elle semble avoir un rendez-vous…

Le lendemain, elle a disparu. Et tout l’objet de l’intrigue sera évidemment de savoir ce qui lui est arrivé. Le récit est habile, parfaitement construit, solidement vissé. On tourne les pages. Mais l’essentiel n’est pas là.

À travers cette histoire, Anna Bailey semble régler ses comptes avec ce qu’elle a vécu dans cette Amérique rurale et qui l’a bouleversée. Et son regard est au vitriol.

"Une pluie de septembre" est ainsi le portrait d’une petite ville de l’Amérique profonde

Une petite ville repliée sur elle-même, conformiste, frileuse à l’égard de tout ce qui lui paraît étranger ou différent, conservatrice, recroquevillée autour de son église, dominée par un pasteur prônant des valeurs morales et patriarcales d’un autre âge.

Une petite ville raciste, homophobe, étouffante pour les jeunes qui ont peu de chance d’en sortir et se retrouvent piégés.

Et au centre, la famille d’Abigail

La famille, la mère, Abigail et ses deux frères, sont terrorisés par le père,  Samuel, ancien du Vietnam, consumé par une violence venue de l’enfance, qu’il reporte sur ses proches.

La Bible, pour lui, est d’abord un instrument de culpabilisation et de domination.

Le voici, par exemple, qui surprend sa femme, Dolly, en train de prier dans la chambre désertée de leur fille…

Extrait :

Samuel saisit brusquement sa main et lui écrase les doigts dans les siens si fort qu’elle commence à craindre qu’il les lui brise.              
« Tu devrais peut-être demander un peu de cran, dans tes prières, Dolly. » Sa voix est posée. « Demander le cran de faire ce qui doit être fait. J’ai parlé avec le Seigneur, et je sais pourquoi Il nous a pris Abigail. Nous avons laissé entrer le péché dans cette maison. Ôte cette expression larmoyante de ta figure -tu sais exactement de quoi je parle. » Il accentue encore la pression sur sa main, et elle doit aspirer sa langue pour se retenir d’émettre un son. « Le fils, avec toutes ses sorties en douce, je sais ce qu’il fabrique. Il a recommencé, Dolly. Nous avons négligé notre devoir. Nous devons lui montrer le chemin du repentir en Jésus-Christ. Dès qu’on aura rejeté le péché, Dieu nous ramènera Abi. »

L’atmosphère est lourde et l’histoire très sombre

C'est un roman fascinant, à la fois terrifiant et déchirant. L’histoire d’un immense gâchis où chacun a sa part de responsabilité. Un monde de non-dits, de silences et de secrets poisseux, de désirs inassouvis, d’amours inabouties, de peurs irrationnelles.

Il y a pourtant une sorte de lumière, à la fin, quand la neige recouvre doucement le paysage du drame qui vient de se jouer. 

Une sorte de paix portée par les derniers mots. La possibilité d’une ouverture, d’une échappée pour les jeunes protagonistes devenus adultes avec tant de brutalité.

Une histoire d’amours, au pluriel, qui pourrait enfin s’exprimer.

  • Une pluie de septembre d’Anna Bailey, traduit de l’anglais par Héloïse Esquié, est paru aux éditions Sonatine