Ce titre mystérieux, "L’île des âmes", renvoie à la Sardaigne, où est né son auteur, Piergiorgio Pulixi. C’est la première fois qu’il est traduit en français et la Sardaigne qu’il dépeint est très loin des clichés touristiques.

Des corps de femmes retrouvés en novembre près de lieux sacrés sardes
Des corps de femmes retrouvés en novembre près de lieux sacrés sardes © Getty / Giuseppe Sedda/REDA&CO/Universal Images

C’est tout le charme de ce roman qui met en scène une terre sombre, rugueuse, aux paysages grandioses mais aussi inquiétants. Il nous entraîne dans les recoins les plus reculés de la Barbagia, territoire montagneux et sauvage.

Le nom de cette région vient de Barbaria que lui avaient donné les Romains. Une zone à l’écart, parfois difficilement accessible, qui a toujours résisté aux envahisseurs. Comme une île dans l’île, repliée sur son passé, forte de ses codes ancestraux.

Piergiorgio Pulixi joue habilement de ces particularités et notamment de la mémoire de la civilisation nuragique, une des plus anciennes du bassin méditerranéen, qui s’est développée en Sardaigne dès l’âge du bronze.

En faisant resurgir dans le présent les croyances millénaires de ce pays, il imprègne tout son roman d’une vibration très particulière, mystérieuse et presque fantastique.

"L’île des âmes" est ainsi d’abord un roman d’atmosphère

Exactement. Les paysages, les odeurs, les silences, les lumières, leur beauté mais aussi leur violence sous-jacente, sont finement exprimés. Ils créent l’ambiance. Celle d’un temps suspendu, où le passé envahit le présent, où la frontière entre les morts et les vivants est infiniment ténue.

L’auteur rend palpable l’atmosphère de légende de ces terres. Et rend plausible une famille, au coeur de l’intrigue, les Ladu. Des paysans qui vivent comme autrefois, sauvages et hors du temps, et perpétuent les traditions et les croyances les plus archaïques.

Le roman fait ainsi penser au Southern noir, ce courant littéraire du sud des Etats Unis où le macabre et la magie ont toute leur place. On pense notamment à la saison 1 de True Détective, la fameuse série de Nic Pizzolato.

L’intrigue repose sur une série de meurtres rituels

Depuis plusieurs décennies, les corps de jeunes femmes sont régulièrement retrouvées sur d’anciens sites sacrés, au lendemain de la nuit des morts, début novembre. Aucune n’a pu être identifiée. Personne ne les a jamais réclamées.

Quand commence le roman, deux jeunes inspectrices sont affectées au département des « crimes non élucidés » de la police de Cagliari. Et elles vont bientôt se trouver confrontées à un nouveau crime.

Dans un sanctuaire nuragique devenu musée, un guide, surnommé Billo,  découvre le corps sacrifié d’une jeune femme…

Extrait :

Elle était face contre terre au seuil du temple, à proximité de l’escalier qui descendait au sous-sol, à côté d’un autel où, à l’époque nuragique, étaient pratiqués les sacrifices d’animaux et les rites ordaliques requérant l’usage de l’eau.        
Billo cilla plusieurs fois, comme s’il était victime d’un mirage.        
Mais il eut beau cligner des yeux, la figure humaine était toujours là, à genoux, comme en position de prière, recouverte d’une toison de mouton, les mains nouées derrière le dos, le visage caché par un masque en bois aux longues cornes bovines.        
Rassemblant son courage, il s’approcha lentement et, en voyant la flaque de sang presque sèche à côté de l’ancien trou destiné à l’écoulement des fluides autour de laquelle les mouches s’en donnaient à coeur joie, il se retourna brusquement et porta une main à sa bouche. Aux rondeurs du corps nu sous le manteau ovin et aux longs cheveux noirs qui dépassaient du masque, il comprit qu’il s’agissait d’une fille.

L’île des âmes est bien un polar, et c’est donc le récit de l’enquête des deux inspectrices que l’on va suivre

Compte-tenu du contexte que j’ai présenté, on pourrait parler de polar ethnologique. Mais l’enquête est effectivement loin d’être secondaire, elle réserve même de nombreuses surprises.

La qualité du roman tient aussi à celle de ses personnages, en particulier ceux des deux inspectrices dont on découvre peu à peu l’histoire plutôt mouvementée. L’une est sarde, forte en gueule, elle se méfie de tout le monde et en particulier des femmes. L’autre vient de Milan, spécialisée dans les sectes et les meurtres rituels. L’auteur en fait un portrait fouillé et subtil.

Le duo est chaotique, conflictuel, complice aussi. Leurs échanges sont un régal. Elles sont l’esprit du livre et contribuent beaucoup à son charme.

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