Il furent des temps des lieux où l’on punissait avec une autre violence, et l’on savait dire et chanter avec plus de talent qu’il n’est pas anodin d’aller au turbin quand les copains font grève.

Grève massive des transports (SNCF et RATP) au 28ème jour de mobilisation contre la reforme des retraites.
Grève massive des transports (SNCF et RATP) au 28ème jour de mobilisation contre la reforme des retraites. © AFP / Mathieu Menard / Hans Lucas

Une vidéo devenue virale

On parle d’une femme à l’air décidé qui s’en va au boulot sur un quai de métro, mais elle est au bord des larmes : qu’elle travaille devient un scandale, et quand elle marche en direction de la cabine de cette rame qu’elle doit conduire (elle est de la RATP), des collègues l’entourent, la pressent la fustigent, car elle va travailler quand eux, ils sont en grève…

Et depuis lundi l’incident est viral, comme on dit des informations qui sont des maladies. Il est pour les adversaires de la grève la preuve de l’inhumanité gréviste. Et notre courageuse conductrice, de victime devient un symbole, cela la transcende car, entre nous, pardon, en dehors des horions, il ne lui est heureusement pas arrivé grand-chose.

Les chansons de la grève

Ils furent des temps des lieux où l’on punissait avec une autre violence, et l’on savait dire et chanter avec plus de talent qu’il n’est pas anodin d’aller au turbin quand les copains font grève…  

De que coté es-tu ? Es-tu un briseur de grève ou es-tu un homme demande cette chanson de mineurs américains dans les années trente ? Et cet autre, légendaire, américaine encore, imagine un briseur de grève des chemins de fer qui meurt dans un accident de train et va briser une grève des anges au paradis...

Il ira en enfer, la morale prolétarienne est sauve, la poésie fait passer le sacré d’un dilemme qui est aussi vieux que le mouvement ouvrier.

D’un côté la grève, cette arme du prolétariat qui n’est efficace que si nul ne la contourne, de l’autre des non-grévistes, les briseurs, les scabs les jaunes, des individus libres qui ne se soumettent pas à la force collective mais que le patronat rameute, recrute et protège. Ils sont en désaccord avec les syndicats ou bien n’ont pas le choix, ils ont faim et il faut vivre. Oui mais les grévistes aussi ont faim et entre eux et les jaunes viennent les réprobations, la haine et les violences.

1906, 1948 : des grèves

En 1906, c’est parce que des non-grévistes et leurs familles sont attaqués dans le nord du pays que l’homme de gauche Georges Clemenceau, ministre de l’Intérieur, devient le premier flic de France. Il réprime et va défier Jean Jaurès devant les députés dans un débat fondamental. Jaurès plaide pour la classe ouvrière et Clémenceau pour l’inaliénable liberté de chacun, mais cet homme étonnant, pensait aussi que les grévistes devaient être libres de faire pression sur les non grévistes pour les convaincre sans violence, qu’aurait-il dit de notre quai de métro ?

En 1948, un autre ministre de l’Intérieur voudra briser une grève de mineurs qu’il juge insurrectionnelle. Et pour cela,  il emploie la force, mais aussi la ruse pour recruter des jaunes. Et dans un film dont la dureté est inimaginable aujourd’hui, le parti communiste accuse le socialiste Jules Moch.

Dans cette grève de 1948 allait naitre un slogan, "CRS SS", dont on mesure la violence 3 ans après la Libération. Il faut comprendre ceci avant de bavarder sur un quai de métro, il faut se souvenir que nous tous, chacun d'entre nous, une femme brave et triste comme ceux qui la conspuent, sommes dépositaires d’une part de l’histoire, et si nous l’oublions, nous ne valons plus rien.   

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