Frédéric Pommier revient sur le destin tragique d'une enseignante à bout de forces. Le 21 septembre, Christine Renon, directrice de l'école maternelle Méhul à Pantin, s'est donné la mort au sein de son établissement. Dans une lettre écrite le jour-même, elle dénonçait la dureté de ses conditions de travail...

"Elle s'appelait Christine Renon". Manifestation de professeurs des écoles suite au suicide de la directrice d'école
"Elle s'appelait Christine Renon". Manifestation de professeurs des écoles suite au suicide de la directrice d'école © AFP / Thomas Samson

Elle s’appelait Christine Renon et, depuis 2012, dirigeait l’école Méhul à Pantin... Seine-Saint-Denis, la banlieue nord-est de Paris. Une école maternelle, onze classes, 260 élèves… Des petits, des moyens, des grands, âgés de trois à six ans. Christine Renon, elle, en avait 58 et comptait parmi les figures du quartier. Une célibataire dynamique, des cheveux bruns, des lunettes rondes, passionnée par son métier, dotée d’un humour décapant… « Une bonne vivante, une rigolote et physiquement, c’était un roc », témoigne l’une de ses collègues. Tous les matins, elle arrivait à son poste dès 7 heures 30. Une polaire bleue sur les épaules, elle s’installait devant la grille pour accueillir les bambins. Le soir, elle restait souvent tard et fréquemment, revenait bosser le samedi voire le dimanche. 

Lorsque l’on dirige une école, il y a toujours beaucoup de choses à faire

Plein de problèmes à régler… Des problèmes humains, des problèmes administratifs, des problèmes de logistique. Un jour, il faut se battre avec la mairie pour obtenir des chaises. Le lendemain, se battre pour obtenir des rouleaux de papier toilette, ou de la peinture, des crayons. Plus d’une fois, la quinquagénaire, lasse de réclamer, a acheté des fournitures sur ses propres deniers… Et puis il y a sans cesse de nouvelles procédures, la paperasse à remplir, une avalanche de réformes contradictoires… À quoi s’ajoutent les fuites d’eau, les gosses qui se blessent à la récré, et les remplaçants à trouver quand les enseignants tombent malades.

Dans son établissement, Christine Renon était à la fois intendante, manutentionnaire, chef de sécurité, comptable, gestionnaire, assistante sociale, psychologue, infirmière… À peine le temps pour les aspects pédagogiques de sa mission. Surcharge de travail, stress et perte de sens. Et personne pour l’aider, aucun soutien de sa hiérarchie. Solitude absolue… 

Tout cela, elle l’a écrit dans une lettre datée du 21 septembre. Trois pages qu’elle a adressées à l’inspecteur d’académie, à son syndicat et aux directeurs des autres écoles de Pantin… 

Aujourd’hui, samedi, je me suis réveillée épouvantablement fatiguée, épuisée après seulement trois semaines de rentrée. […] Je me demande si je ne ferais pas une petite déprime. Je n’ai pas l’habitude. Je n’en ai jamais fait. Mais j’ai une boule dans la gorge depuis ce matin… Et envie de pleurer. Et je suis tellement fatiguée.

En haut de la lettre : l’en-tête officiel de l’Education nationale… Au bas de la lettre : « Christine Renon, directrice épuisée »… Ensuite, après avoir posté la trentaine de courriers, elle a pris le chemin de la maternelle Méhul. Elle a laissé un petit mot à la gardienne. 

Ne rentrez pas, appelez les pompiers.

Et puis elle s’est jetée d’une balustrade dans le hall de son école. 

Dans la cour de l'école de Méhul, des bouquets de fleurs, des mots et des dessins d’enfants…
Dans la cour de l'école de Méhul, des bouquets de fleurs, des mots et des dessins d’enfants… © AFP / Ronan Houssin / Hans Lucas

Depuis dix jours, la colère gronde dans le monde enseignant

Le chagrin s’exprime également, notamment à l’école Méhul de Pantin… Dans la cour, des bouquets de fleurs, des mots et des dessins d’enfants… Certains, sur les murs, ont écrit le prénom « Christine » à la craie, avec des cœurs et des « merci »… La peine et la sidération : c’était une femme si solide. Mais quand la pression est trop forte, même les rocs peuvent s’effriter. 

Et puis hier, jour des obsèques, une mobilisation nationale, avec un appel à la grève et des hommages çà et là… 3 000 personnes à Bobigny, et des centaines ailleurs dans l'Hexagone : à Lille, à Brest, à Montpellier, Marseille, Vaulx-en-Velin, Angers, Melun, Poitiers… Le suicide de Christine Renon est désormais devenu le symbole de la détresse des directeurs et directrices d’école. Ils sont 45 000 en France, et une bonne partie à bout de force. Ils se sont reconnus dans sa lettre. Les difficultés qu'elle décrit sont les leurs. Sur leurs pancartes, on pouvait lire des « Je suis Christine » ou « Combien de Christine Renon devront donner leur vie ? » 

De fait, elle a donné sa vie à l’Education nationale… Et ce sont les carences, la froideur, le mépris de cette institution qu’elle a mis en lumière en se donnant la mort au sein de son école. 

Geste ultime de désespoir, qui nous rappelle une évidence : il est intolérable de souffrir à cause de son travail.

Des professeurs des écoles se rassemblent pour rendre hommage à Christine Renon - ici à Ancenis-Saint-Germon, France le 3 octobre 2019.
Des professeurs des écoles se rassemblent pour rendre hommage à Christine Renon - ici à Ancenis-Saint-Germon, France le 3 octobre 2019. / Ronan Houssin / Hans Lucas
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