Frédéric Pommier décrypte le parcours de celle qu'on surnomme "l'anti-Greta Thunberg" : Naomi Seibt, une youtubeuse allemande de 19 ans qui, dans ses vidéos, remet en cause les données scientifiques sur le réchauffement climatique. Sa notoriété fulgurante, elle la doit à un puissant lobby climatosceptique américain.

Naomi Seibt, la jeune climatosceptique qui affronte Greta Thunberg
Naomi Seibt, la jeune climatosceptique qui affronte Greta Thunberg © Capture d'écran : https://www.youtube.com/watch?v=aKET8Hs2aac

Elle a les yeux revolver. Elle a le regard qui tue. Elle est née à Münster. Elle y vit, on l’a vue. Münster est dotée d'un charmant centre historique, de nombreuses pistes cyclables, de pubs et de restaurants qui servent les spécialités locales : boulettes de pommes de terre et ragoût de bœuf au poivre accompagnés de pintes de bière. Ça marche bien, la bière, à Münster. Comme partout en Allemagne et, en plus, il s'agit d'une ville universitaire : 50 000 étudiants, dont notre YouTubeuse. 

Elle s'appelle Naomi Seibt et elle a 19 ans

Un joli visage, de longs cheveux blonds, une mère avocate et "un QI de 157", peut-on lire dans la presse allemande. C’est toujours très aléatoire, les tests de QI, mais ça permet à ses partisans de dire qu’elle appartient à la catégorie des personnes très intelligentes ! 

À la fac, elle s’est tout d’abord inscrite en Sciences économiques, avant de virer vers la psychologie. Elle est jeune, elle se cherche encore. D’ailleurs, la politique l’intéresse aussi. Depuis qu’au collège, elle a assisté à un débat sur l’immigration.

Elle l’évoque souvent, ce sujet, dans les vidéos qu’elle publie sur la plateforme. Certaines youtubeuses parlent mode et maquillage. Elle, c’est plus sérieux. À ses 70 000 abonnés, Naomi Seibt délivre sa vision du monde. 

Une vision du monde réac, tendance ultra-patriote

Assez réac, en l’occurrence. Tendance ultra-patriote. Comme sa mère, Naomi est proche de l’AFD, le parti d’extrême-droite. On le perçoit dans ses propos. Elle trouve que son pays est envahi par les réfugiés, elle exècre le communisme, s’insurge contre le droit à l’avortement et les revendications féministes...

Depuis quelques mois, son nouveau dada, c’est le climat. Avec un angle singulier : alors qu’une autre ado, la Suédoise Greta Thunberg, ne cesse d’alerter sur les ravages du réchauffement et d’implorer les politiques d’agir en conséquence, l’étudiante allemande estime qu’on exagère beaucoup les choses. 

Jusqu'à l'année dernière, sa popularité était très confidentielle. Elle n'était connue que sur les réseaux sociaux outre-Rhin. Mais ces derniers temps,  on a vu son mimi minois dans de nombreux médias, qui la présentent comme "l'arme anti-Greta Thunberg" des climatosceptiques.   

Derrière son ascension : un puissant lobby 

Ce lobby climatosceptique, c'est l’institut Heartland, think tank américain soutenu par des Républicains proches de Donald Trump et financé notamment par des compagnies pétrolières. Il s’agit donc d’un lobby anti-écolo, qui s’oppose à toutes les mesures destinées à lutter contre la pollution. Pour certains de ses membres, il faut cesser de diaboliser le CO2 et ne plus chercher à réduire les gaz à effet de serre. Ils disent même que les émissions de carbone auraient des effets positifs pour la santé ! 

C’est au mois de novembre qu’un responsable de l’institut a repéré les vidéos de Naomi Seibt. Il a eu le coup de foudre. Parce qu’elle est jeune et jolie, qu’elle a les yeux revolver et, surtout, car elle prend le contre-pied des déclarations de Greta Thunberg. 

Quand celle-ci lance aux puissants réunis à Davos "Je veux que vous paniquiez !", Naomi Seibt rassure les jeunes qui la suivent.

Je ne veux pas que vous paniquiez, je veux que vous réfléchissiez !

Quand Greta répète qu’il faut écouter la science, laquelle certifie que les activités humaines réchauffent le climat, Naomi rétorque qu’il faut arrêter de paniquer, de culpabiliser, arrêter l’hystérie, que certes le climat se réchauffe mais que c’est naturel, qu’il a toujours changé, et que les hommes ne sont pas les seuls ni les principaux responsables : y a aussi le soleil par exemple. 

Pour elle, l'inquiétude de Greta n'est pas justifiée

En fait, sur le sujet, elle dit souvent n’importe quoi. Tout en suggérant que Greta Thunberg ne serait qu’une innocente manipulée. Sauf que la marionnette, aujourd'hui, c’est elle. 

En janvier, l’institut Heartland lui a fait signer un contrat d’embauche. Désormais, la youtubeuse est rémunérée pour occuper le terrain environnemental en relayant les inepties des climatosceptiques. 

Dès lors, c’est à ce lobby qu’elle doit sa notoriété fulgurante. Comme le fait d’avoir été invitée la semaine dernière à Washington pour une réunion des conservateurs américains. Un accueil en grande pompe, un discours et des interviews sur Fox News et dans les journaux… Dorénavant, Naomi Seibt est donc payée pour incarner ce rôle de "l’anti-Greta" : une actrice, en somme. 

Elle est l’outil de communication de ceux qui veulent qu’on les laissent polluer tranquillement.

Une ado contre une autre

C’est l’institut Heartland qui veut imposer le match, tentant de nous faire croire à l’égalité des messages, alors que l’une s’appuie sur des données scientifiques, et l’autre sur leur négation

Pour l’heure, sur Twitter, c’est Greta qui s’impose : 4 millions d’abonnés, seulement 20 000 pour Naomi. 

Mais certains se laisseront peut-être berner par son visage angélique, derrière lequel se cachent de dangereux intérêts. 

Parfois, il faut savoir se méfier des regards qui tuent.

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