C'est une histoire digne d'un film de science-fiction. Un patron qui meurt sans avoir livré à quiconque le mot de passe donnant accès aux données de sa société. Il s'agit d'une plateforme d'échange de monnaies virtuelles et des millions d'euros se retrouvent "prisonniers" dans l'ordinateur crypté du jeune PDG décédé...

Le fondateur de QuadrigaCX décédé, impossible d'accéder aux millions de dollars (en cryptomonnaie) gelés sur son ordinateur
Le fondateur de QuadrigaCX décédé, impossible d'accéder aux millions de dollars (en cryptomonnaie) gelés sur son ordinateur © Getty / gmnicholas

Son nom : Gerald Cotten. Son surnom : Gerry. Né à Toronto en 1988, domicilié à Halifax. Un entrepreneur de 30 ans à qui, ces derniers temps, tout semblait réussir... Succès dans ses amours : il aimait Jennifer et vivait avec elle, tous les deux étaient mariés. Succès dans ses affaires : il était richissime, propriétaire d’un yacht, d’un jet privé et de plusieurs maisons à travers le pays. Quand on a les moyens, on ne peut pas contenter d’une cabane au Canada, non, on achète évidemment de grosses villas…

Bref, le jeune homme faisait la fierté de sa famille, tout en donnant raison aux spécialistes de la psychologie des prénoms. Des Gerald, on dit que ce sont des garçons brillants, et dont l’intelligence ne passe pas inaperçue. On les dit ambitieux, créatifs, convaincants ; des gagnants qui vont toujours au bout de ce qu’ils commencent, et mettent toutes les cartes de leur côté pour exceller…

Si vous vous appelez Gerald, et que vous ne vous reconnaissez pas dans ce portrait, surtout pas d’inquiétude : la psychologie des prénoms n’a rien d’une science exacte. Cela étant, pour notre entrepreneur, ça semble correspondre… Intelligent, brillant, créatif, convaincant : qualités grâce auxquelles il a imaginé le concept de sa société ; Quadriga, devenue l’une des plus grandes plateformes canadiennes d’échange de monnaies virtuelles…

Les monnaies virtuelles, on les appelle également « crypto-monnaies ». Les bitcoins par exemple. Pas de pièce, pas de billet ; c’est de l’argent électronique qu’on achète sur internet, et certains investissent des sommes folles dans cet argent-là… Une forme de placement, sachant qu'ensuite, on peut le convertir dans d’autres devises – en euros, en dollars. Et ce que propose la plateforme de Gerald Cotten, c’est de stocker ces monnaies virtuelles dans des espaces hors ligne ultra-sécurisés… 

Tellement sécurisés qu’aujourd’hui, plus personne ne sait comment y accéder. Pour cela, il faut un mot de passe. Et le mot de passe, il n’y a que Gerry qui le connaissait. Oui, l'imparfait s'impose, car le jeune PDG est mort il y a quelques semaines lors d'un voyage en Inde, des suites de la maladie de Crohn. 

Alors, ça nous arrive à tous d’oublier un mot de passe… Le mot de passe de son mail, de l’interface de son opérateur téléphonique ou de son espace personnel sur le site de la CAF… Quand on l’oublie, on demande un code pour le réinitialiser : au moins 46 caractères, 8 majuscules, 3 chiffres, 2 hiéroglyphes et 5 signes de ponctuation ! Souvent, ça prend des plombes, on s’y reprend à dix fois… C’est agaçant, très agaçant, mais bon, en jeu, il n’y a jamais 180 millions d’euros !

Or là, dans l’histoire de la plate-forme de Gerry Cotten, c’est de cette somme-là qu’il s’agit… Plus de 100 000 personnes y ont déposé de la monnaie virtuelle – et, en non virtuel, c’est donc l’équivalent de 180 millions d’euros… Dès lors, maintenant que Gerry est mort, lui qui était le seul à détenir le mot de passe, les clés de sécurité des portefeuilles de ses clients, comment récupérer l’argent ? 

On a interrogé sa veuve, la fameuse Jennifer. Elle a répondu « Je n’en sais rien ! » Non, Gerry n’avait pas inscrit les codes sur un post-it collé sur le frigo ! On lui a dit de fouiller dans son ordinateur portable. Elle a répondu « Je veux bien, mais le disque dur de sa machine est crypté ! » Impossible de le pirater, même les experts n’y arrivent pas…

Certains trouvent ça très louche. Très louche que Gerry n’ait confié à aucun de ses collaborateurs les codes d’accès à la plate-forme – tout ça pour assurer une sécurité maximale... Très louche qu’il n’en ait même pas dit un mot dans le testament rédigé moins de deux semaines avant sa mort… 

Est-il réellement mort, d’ailleurs ? Ou bien s’agit-il d’une arnaque ? Jennifer, qui hérite de tout, est-elle dans le coup ? Les spéculations vont bon train dans la presse canadienne. La justice a été saisie. Mardi, elle a donné un mois à la société Quadriga pour retrouver les fonds perdus… Perdus, "prisonniers" dans l’ordinateur du PDG décédé. 

Ça tient du film de science-fiction… Qui a le mot de passe ? C’est Gerry. Où est Gerry ? Il est mort. Ah ben bravo, Gerry ! Tout le monde a l’air couillon, maintenant ! Rocambolesque histoire et sidérante époque où l’on peine à faire la part entre réel et virtuel. Sécurité réelle, mais pas si réelle que cela… De la monnaie virtuelle, mais pas si virtuelle que cela… 

(Par précaution, des fois qu’il m’arriverait un truc, je vous livre une info : le mot de passe de mon espace personnel sur le site de la CAF, je l’ai noté sur un post-it que j’ai mis dans un coffre fort à la banque !)

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