Frédéric Pommier revient sur une vidéo qui fait beaucoup parler depuis huit jours. La séquence est extraite d'un reportage de Canal+ réalisé en 2002. On est à Levallois-Perret, dans la permanence de Patrick Balkany. La caméra filme sa femme, qui se fait masser par un employé de la mairie. Elle l'appelle "Grain de riz".

Capture d'écran de la vidéo
Capture d'écran de la vidéo

Cette séquence a été diffusée jeudi dernier sur LCP, La Chaîne Parlementaire, dans l’émission Ça vous regarde. Le débat du jour avait pour thème la question suivante : « Coronavirus, y a-t-il un racisme anti-asiatique ? » En Chine, selon le dernier bilan officiel, le coronavirus a déjà tué près de 1 400 personnes, et on compterait environ 60 000 malades. 

Pour l'heure, en France, on ne déplore aucun décès, mais la xénophobie semble plus contagieuse encore que tous les microbes

On a vu un journal, Le Courrier Picard, témoigner de son inquiétude avec à sa Une les mots « Alerte jaune », et même « Le péril jaune ? » pour titrer son éditorial… 

On voit des internautes exprimer leur terreur avec des phrases du genre : « Dès que je croise des Chinois dans la rue, j’ai peur d’attraper le virus ! », « Moi, je change de trottoir », « Moi, j’arrête de manger des nems ! » Les nems qui, soit dit en passant, sont un plat vietnamien. 

A la psychose, certains ajoutent le mépris : « Ça ne m’étonne pas que le virus vienne de Chine, y a tellement pas d’hygiène là-bas ! »

Sur les réseaux sociaux, des Français d’origine asiatique racontent la stigmatisation dont ils sont victimes

Le plus souvent, c'est dans les transports en commun. Ils racontent les passagers qui s’écartent dans le métro et remontent leur écharpe pour se couvrir le nez - certains changent même de place, voire changent de wagon… Ils racontent les propos blessants entendus dans le bus : « Vous pourriez peut-être mettre un masque ! » Parfois, c’est au supermarché : « Ne touchez pas les avocats ! » 

Il parait que des facteurs refusent désormais de livrer des paquets provenant de Chine. Il parait que des parents se sont fait rabrouer par d’autres car ils emmenaient leurs gosses à l’école : « Ils vont contaminer tout le monde ! »

Bref, à la question « Coronavirus, y a-t-il un racisme anti-asiatique ? », on peut, sans trop se risquer, répondre « oui ». Et c’est pour illustrer le fait que ce racisme, rarement pris en compte, est ancré depuis très longtemps dans la société que l’émission « Ça vous regarde » a diffusé l’extrait d’un reportage que Canal avait réalisé il y a 18 ans. 

On est à Levallois-Perret, dans la permanence de Patrick Balkany, en pleine campagne électorale. La caméra filme sa femme.  

Isabelle Balkany est en train de faire masser le bras par un employé d'origine asiatique. Elle l'appelle "Grain de riz"

Sur les images, on la voit ensuite interpeller cet homme, dont le visage est flouté. 

"Grain de riz", va donner mon téléphone à Patrick, et puis tu me le ramèneras, hein ! [...] Tiens, "Grain de riz", amène-lui ça, à Patrick. [...] "Grain de riz", amène-lui ça en même temps, dépêche-toi !"

Le "ça", c'est une feuille, et l'employé, docile, s'exécute sans dire un mot.

Face à la caméra, la femme de Patrick Balkany explique qui il est.

"Grain de riz", c'est un petit boat people qui est venu à Levallois il y a vingt ans. C'était Chirac qui nous avait demandé de prendre des boat people dans les villes. Et est venu avec toute sa famille...

Ensuite, elle en vient au sobriquet. 

Il a un nom pas possible. Il s'appelle... D'abord, on l'a baptisé Maurice, et puis on trouvait pas ça drôle, et un jour je l'ai baptisé "Grain de riz" et toute la mairie - il est au courrier à la mairie - l'appelle "Grain de Riz"... Voilà. Et "Grain de riz", on l'adore, il est extra...

Certains estiment que la séquence a l'air d'une parodie, d'un reportage de Groland

Et c’est vrai qu’on dirait Groland. Pas de gêne, pas de honte : un racisme totalement décomplexé. Le "petit boat people", on l’a d’abord appelé Maurice parce que son nom c’est pas possible, mais bon, Maurice c’était pas drôle… Alors que "Grain de riz", c’est marrant. Et on l’adore, il est extra ! 

Isabelle Balkany aurait pu le baptiser "Ping-Pong", "le bridé", "tête de prune", "Jackie Chan" ou "bouffeur de chien", mais non, c’est tombé sur "Grain de riz"… A ce compte-là, on imagine que sa gardienne espagnole, elle l’appelle "Paëlla", que sa coiffeuse italienne c’est "Bolognaise"... Son dentiste turc, elle doit l’appeler "Kebab", et son dermatologue antillais "Ti-punch"…  Quant aux éboueurs de sa ville, on imagine qu’elle leur lance des "Salut, Banania !"

La scène est hallucinante et, en toute logique, elle a provoqué un tollé sur les réseaux sociaux. On dénonce le paternalisme, la condescendance, les relents colonialistes ! SOS Racisme condamne l’humiliation publique d’une "personne d’origine asiatique". 

Pour l'épouse de "Patoche", il n’y a aucune humiliation. Et aucun racisme

Eh bien non : c’est de l’humour ! Elle l’assume et le revendique. Elle continue de trouver que ce surnom "Grain de riz" est à mourir de rire, explique que tout le monde l’appelle "Grain de riz" car il est "petit et maigrichon", que les gens que ça scandalise sont des cons, qu’elle-même, qui a des origines tunisiennes, on la surnomme "Graine de semoule" et que ledit "Grain de riz", qui bosse toujours à la mairie, ne voit aucun problème à ce qu’on l’appelle ainsi. Dis-le au journaliste que ça ne te dérange pas ! Et l’employé vietnamien confirme à France Info. Non, il n’est « pas choqué ». 

Au début, je ne comprenais pas, mais c’est de l’amitié entre nous. Patrick et Isabelle ne sont pas racistes. Ce n'est pas la peine de chercher la petite bête

On ne sait pas quelle est son histoire. On ne sait pas ce qu’il a vécu avant. On ne sait pas pourquoi il supporte. On se dit qu’il a ses raisons

On ne sait non plus son vrai nom. Il préfère rester anonyme. A en croire la maire par intérim de Levallois, il s’agit d’un patronyme, non seulement impossible à dire, mais aussi impossible à écrire.

Ça ne s’écrit pas, ça s’éternue ! 

On croirait une réplique d’OSS 117. Le personnage est hilarant. Sa bêtise est hilarante. Mais là, ce n’est pas un roman ni un film. Il s'agit d'une élue de la République qui, visiblement, ne saisit pas qu’elle banalise et, même, légitime le racisme envers les Asiatiques. 

Elle fait valoir que les surnoms fleuris sont monnaie courante à la mairie de Levallois, estime la polémique "grotesque", et a publié sur Facebook une photo d'elle avec son collaborateur. 

On s'est même embrassés. On ne craint pas le coronavirus, nous !

Ce spectacle est affligeant.

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