Frédéric Pommier nous brosse le portrait de l'humanitaire allemande Pia Klemp, capitaine de navire qui risque jusqu'à vingt ans de prison en Italie après avoir aidé des migrants en Méditerranée. Elle est accusée du délit suivant: "aide et complicité à l’immigration illégale". Une pétition a été lancée pour la soutenir.

Un migrant débarque du navire de sauvetage de l'ONG Sea Watch 3 battant pavillon néerlandais après son arrivée à quai le 31 janvier 2019 dans le port sicilien de Catane, dans le sud-est de la Sicile.
Un migrant débarque du navire de sauvetage de l'ONG Sea Watch 3 battant pavillon néerlandais après son arrivée à quai le 31 janvier 2019 dans le port sicilien de Catane, dans le sud-est de la Sicile. © AFP / Federico Scopppa

C’est une femme dont la peau blonde est parsemée de tatouages d’inspiration japonaise : des montagnes sur une épaule, un goéland sur l’autre, des fleurs, des poissons… Un long maquereau nage sur l’un de ses tibias… Son corps est un tableau, comme un carnet de voyage... Mais ce n’est pas pour ces gravures colorées que les médias nous ont parlé d’elle ces derniers jours. Pas non plus pour sa formation de biologiste, mais pour ses fonctions de capitaine, car Pia Klemp – c’est son nom – est capitaine de bateau.

C’est au sein de l’organisation Sea Shepherd qu’elle a tout d’abord travaillé

Une ONG de défense des océans, dont la maxime est une citation de Victor Hugo.

Il vient une heure où protester ne suffit plus ; après la philosophie, il faut l’action. 

Phrase tirée des Misérables. Un appel à la lutte et, dans le cas présent, la lutte pour la préservation des écosystèmes marins. Premier engagement de cette trentenaire née à Bonn en 1983.

C’est pour ça que j’ai appris à diriger un navire, pour ça que j’ai appris à diriger un équipage. La petite sortie du dimanche à la voile, ce n’est pas pour moi. 

Sympathisante de la gauche radicale allemande, Pia Klemp a mené des expéditions dans les eaux de l’archipel nippon où, avec d’autres, elle est allée batailler contre les pêcheurs de baleines. Des centaines de cétacés harponnés chaque année… Massacre qui, là-bas, va d’ailleurs redevenir légal en juillet… Puis, après les rorquals, la jeune activiste a décidé de porter assistance aux hommes, espèce qui, elle aussi, parfois, mérite d’être protégée. 

On est en 2016, et Pia Klemp se met au service d’autres ONG. Cette fois en Méditerranée, devenue, depuis le début de la guerre en Syrie, le plus grand cimetière d’Europe.

Aux commandes de deux bateaux humanitaires, elle participe au sauvetage de plus d’un millier de naufragés, en perdition sur des canots pneumatiques

Elle a sauvé des vies, des femmes, des ados, des enfants mais, suite à cela, elle est sous la menace d’un procès en Italie.

Le vice-premier ministre italien Matteo Salvini mène en effet la guerre contre les ONG qui recueillent des migrants en mer. Ce jeudi, il a ainsi publié un décret ordonnant aux forces de l'ordre de prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher l'entrée ou le transit du Sea-Watch 3 dans les eaux territoriales italiennes. Ce bateau, Pia Klemp en a été capitaine. 

Salvini entend désormais poursuivre « quiconque facilite le débarquement à terre de migrants amenés par des organisations hors-la-loi ». Pia Klemp, comme dix membres de son équipage, est soupçonnée du délit suivant : « aide et complicité à l’immigration illégale »… On a confisqué un autre des navires sur lequel elle a travaillé : le Iuventa. On a saisi les téléphones et les ordinateurs portables… La capitaine est accusée de connivence avec les passeurs libyens. 

Elle encourt 20 ans de prison et, en prime, une amende de 15 000 euros pour chacun des exilés qu’elle a conduits sur les côtes européennes. 

Calcul simple : 1 000 vies sauvées, amende de 15 millions d’euros 

L’instruction est toujours en cours, et le procès pourrait se tenir d’ici l’automne. Mais, d’ores et déjà, Pia Klemp ne peut plus naviguer au large de l’Italie sous peine d’être arrêtée.

Dorénavant, le sauvetage humanitaire est criminalisé... 

Pour sa défense, elle invoque le droit maritime international, qui impose de porter secours à toute personne en détresse. C’est aussi ce qu’évoquent ceux qui la soutiennent. Une pétition en ligne a été lancée pour exiger l’abandon des charges qui pèsent sur elle… Elle a déjà recueilli plus de 100.000 signatures, et une photo accompagne le texte, celle d’un petit corps gisant sur une plage de Turquie ; le cliché tristement célèbre du petit Alan Kurdi, mort noyé à l’âge de trois ans, alors qu’il fuyait avec sa famille la guerre en Syrie. 

C’était en 2015, et il était devenu le symbole de ces désespérés qui, au péril de leur vie, tentent de rejoindre une Europe qui ne sait les accueillir. Pia Klemp, elle, est devenue un autre symbole. 

Elle est le nouveau visage de ceux que l’on accuse de délit de solidarité

Sur les réseaux sociaux, certains écrivent qu’elle aurait dû reconduire les naufragés de l’autre côté de la mer et que oui, elle mérite la taule ! 

Non. 

Elle mérite notre respect. 

Cette femme aux tatouages d’inspiration japonaise fait honneur à l’humanité. 

La capitaine Pia Klemp
La capitaine Pia Klemp / Sea-Watch
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