C'est un garçon de 22 ans dont les parents préfèrent que l’on taise le patronyme. Cependant, on connaît son prénom : Anas, qui signifie "le genre humain" ou "le confident". Un jeune homme originaire de Saint-Etienne et qui, depuis quatre ans, est inscrit à l'Université Lumière-Lyon-II en licence de sciences politiques.

Anas 22 ans, s'est immolé devant le Crous de Lyon
Anas 22 ans, s'est immolé devant le Crous de Lyon © AFP / Nicolas Liponne/NurPhoto

S’il s’est inscrit dans cette filière, c’est, d’après ses proches, parce qu’il voulait "faire bouger les choses". Et parce que "la politique, c’est sa passion", explique sa petite amie. Le syndicalisme en est une autre. Tendance révolutionnaire. Il est secrétaire fédéral de Solidaires étudiant.e.s ; un pilier de l’antenne locale du mouvement d’extrême gauche. Investi dans tous les combats : pour l’accueil des migrants, contre la hausse des droits d’inscription pour les étudiants étrangers. Anas s’implique aussi dans la vie de son établissement. Il siège au sein de plusieurs instances de la Fac. Un étudiant "calme, posé, ouvert à la discussion, constructif dans les échanges" de l’avis de la présidente de Lyon 2.

"Défenseur des plus pauvres, disent ses camarades. Chaleureux, humain, toujours là pour aider les autres." "Maxi intelligent, la fierté de la famille" assure l’un de ses cousins. Et malgré sa colère contre les injustices, colère contre la société, le capitalisme, les pouvoirs publics, le jeune homme parvient à garder sa bonne humeur. Toujours souriant, joyeux, blagueur, affirment ses amis. Ne se plaignant jamais de ses propres difficultés. 

Difficultés dans ses études. 

Il a raté deux fois sa deuxième année de licence. Conséquence : le Crous lui supprime sa bourse

C’est la règle en cas de deuxième redoublement. Suite à cela : de grosses difficultés financières. Il doit aussi quitter la chambre qu’il occupait dans une résidente étudiante. Cette chambre, elle était minuscule et insalubre. Des cafards, des punaises de lit. Mais bon, ça lui faisait un chez lui. Plus de chez lui, plus d’argent. Anas doit dormir certains soirs chez sa copine et les autres chez ses parents à Saint-Etienne. Douloureux retour en arrière. La galère. La précarité. 

D'après les récits de ses amis, il est allé solliciter l'aide d'une assistante sociale. Elle ne peut rien pour lui. Il est allé taper à la porte du Crous. Aide refusée, là encore. On lui aurait dit que ce qu’il vivait n’était qu’un mauvais moment à passer. 

Mais c'était apparemment plus grave que cela. 

Vendredi 8 novembre, dans l'après-midi, le jeune homme retourne devant le Crous. 

Il a pris un bidon d’essence et s'immole par le feu

Brûlé à 90%, Anas et, depuis, entre la vie et la mort, au centre de traitement des grands brûlés de l’hôpital Edouard-Herriot à Lyon. Avant de passer à l'acte, il avait publié un texte sur Facebook. Il y annonçait son projet.

Aujourd'hui, je vais commettre l'irréparable. 

Il y évoquait ses difficultés financières. 

Cette année, faisant une troisième L2, je n'avais pas de bourse. Et même quand j'en avais, 450 euros par mois, est-ce suffisant pour vivre ?

Il y mettait en cause des responsables politiques. 

J'accuse Macron, Hollande, Sarkozy, et l'Union européenne de m'avoir tué, en créant des incertitudes sur l'avenir de tous et toutes. J'accuse aussi Le Pen et les éditorialistes d'avoir créé des peurs plus que secondaires.

Chez certains, ce long message est devenu comme un cri de ralliement. Le symbole de la détresse étudiante. Des rassemblements étaient organisés mardi dans plusieurs villes de France. Par endroits, il y a eu des débordements. Partout, on a pu lire le même slogan. 

« La précarité tue »

On a également entendu les mêmes témoignages. Des jeunes qui racontent leur logement miteux, leur loyer indécent, les factures, les petits boulots. Selon les enquêtes, 20% des étudiants vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté.  

Fin septembre, le suicide de Christine Renon avait révélé le quotidien harassant des directeurs d’école. Cette fois, c’est la misère d’une partie de la jeunesse que met en lumière le geste effroyable d’Anas. Un geste politique, n’en déplaise aux ministres qui ont tenté d’en atténuer la portée. Dans son texte, il met en cause les trois derniers présidents français. Et le Crous également. 

Le bâtiment du Crous, ce n’est pas par hasard. Je vise le ministère de l’Enseignement supérieur et, par extension, le gouvernement. 

Du reste, s’immoler par le feu, c’est choisir d’exposer son désespoir aux yeux du monde. 

Vouloir prendre à témoin la société tout entière. 

Porter sa propre mort sur la scène publique

Une mort spectaculaire et revendicatrice. Quelques précédents sont entrés dans l’histoire. L’étudiant Jan Palach à Prague en 69 : protestation contre l’invasion soviétique. Le vendeur ambulant Mohamed Bouazizi, en 2010 en Tunisie : étincelle des révoltes des pays arabes. Et, en France, les cas sont bien plus nombreux qu’on ne le croit. 

En moyenne, dans l'Hexagone : une tentative d'immolation par le feu tous les quinze jours, d’après le web-documentaire « Le Grand Incendie » sorti il y a quelques années. Un cadre sur le parking de son entreprise, un chômeur devant son agence Pôle Emploi, un autre sous les yeux de son conseiller de la CAF, une enseignante dans la cour de son lycée. 

Chaque fois, les lieux choisis disent les raisons de la souffrance. Chaque fois, le choc est terrible pour les témoins. Voir quelqu’un s’asperger d’essence, mettre le feu à ses vêtements… 

On n’ose même pas imaginer la douleur. Ni celle qu’il fallait ressentir pour en arriver à une telle extrémité.

Ce matin, on ne sait pas si Anas va survivre mais on pense à lui. A sa famille. A ses copains. A sa petite amie.

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