C'est un homme que nous appellerons « Monsieur J ». Pas la peine de redonner son nom ni son prénom, on les a sans doute déjà trop entendus. Et lui n’a jamais recherché la célébrité. Non, jusque-là, il menait une existence paisible, une retraite pépère dans la ville de Limay, 17 000 habitants, à côté de Mantes-la-Jolie.

« Monsieur J » partage son temps entre les Yvelines et l’Écosse. C'est sa femme qu’il allait voir, quand il a pris l’avion à Roissy. Où il a été interpellé suite à une "dénonciation anonyme"
« Monsieur J » partage son temps entre les Yvelines et l’Écosse. C'est sa femme qu’il allait voir, quand il a pris l’avion à Roissy. Où il a été interpellé suite à une "dénonciation anonyme" © AFP / Riccardo Milani / Hans Lucas

C’est à Limay qu’il serait né il y a 69 ans, à Limay que le retraité aurait toujours vécu, dans un pavillon d’un étage au jardin très bien entretenu. Tas de bois soigneusement rangé, pelouse soigneusement tondue. Sous le porche : une Volvo blanche. C’est très costaud, les Volvo. Enfin, ce serait très costaud. Pour cette chronique, je préfère tout conjuguer au conditionnel. 

Costaud, du reste, « Monsieur J » le serait également. Un mètre 85, 90 kilos… De bonnes joues, un peu de ventre, des lunettes en métal et le crâne dégarni. Son père était, paraît-il, un légionnaire portugais, et sa mère venait, paraît-il, de la Beauce. Tous deux seraient enterrés dans le cimetière de la commune. Quant à lui, il aurait fait toute sa carrière chez Renault, à l’usine de Flins, où il a fini chef d’équipe... il aurait fini chef d’équipe. C’est, du moins, ce que racontent ses anciens collègues habitant le quartier. Ils se rappellent d’ailleurs de l’accident qu’aurait eu « Monsieur J » lors d’une formation professionnelle. Il y aurait laissé un doigt. Enfin non : là, il s’agit d’un fait avéré. Il a vraiment perdu un doigt. Cela étant, ça ne l’empêcherait pas de porter son alliance, car « Monsieur J » s’est marié, il y a quelques années - ça aussi, c'est avéré. Marié avec une Écossaise, qui vit dans une charmante station balnéaire du côté de Glasgow. 

Depuis son mariage, « Monsieur J » partage son temps entre les Yvelines et l’Écosse

Et c’est sa femme qu’il allait voir, quand il a pris l’avion vendredi dernier à Roissy. Voyage sans accro, mais à l’arrivée, notre tranquille retraité est tombé dans la quatrième dimension.  Dès sa sortie de l’avion, tandis que son épouse l’attendait dans le hall de l’aéroport, « Monsieur J » est interpellé par la police aux frontières. Une interpellation suite à "une dénonciation anonyme".

On relève alors ses empreintes digitales… La suite, on la connaît.  Ses empreintes matcheraient avec celles de Xavier Dupont de Ligonnès, en cavale depuis huit ans, soupçonné d’avoir tué toute sa famille à Nantes.

L'info est transmise aux médias. Emballement immédiat. Des émissions spéciales à la télévision, et le lendemain, à de rares exceptions, tous les journaux annoncent, sans conditionnel, qu'on a mis la main sur le fugitif le plus recherché de France. Mais la certitude s'effrite le samedi matin. Les empreintes digitales ne correspondent, en réalité, que très partiellement. Puis, suite à des tests ADN, tout le monde est contraint de se rendre à l'évidence : non, « Monsieur J » n’est pas Xavier Dupont de Ligonnès.

Le retraité de Limay est relâché du commissariat de Glasgow, après tout de même près de 24 heures de garde à vue.

Méprise policière, judiciaire, médiatique

On nous a expliqué la chronologie du fiasco. Cinq sources avaient confirmé que « Monsieur J » était... celui qu'il n'était pas. Mais s'est-on seulement demandé ce qu'il avait ressenti au moment de son arrestation ? Ce qu'il avait ressenti lorsque les enquêteurs l’interrogeaient ?

Sur les réseaux sociaux, les moqueurs se sont déchaînés. « Monsieur J » contacté pour Danse avec les Stars ! « Monsieur J » nouveau chroniqueur dans Touche Pas à Mon Poste !

Être pris pour un autre, ça nous arrive à tous. Moi, le mois dernier, on m’a pris pour Ryan Gosling. C’était une amie écossaise de ma grand-mère. Elle n’y voit pas très bien… Et la semaine suivante, rebelote ! Cette fois, elle m’a dit que j’étais le sosie d’Ali Badou. Mais être confondu avec un meurtrier, évidemment c’est pire et fichtrement désarçonnant. (Même si, soyons honnête, ça vous fait ensuite un truc génial à raconter.)  Deux secondes, mettons-nous à sa place.

On vous demande d’avouer que vous avez tué femme et enfants, et pas question de le nier : les empreintes de vos neuf doigts confirment que c’est vous ! Dans le même temps, vous apprenez qu’on a perquisitionné votre maison… Vous savez qu’il y a gourance, mais vous savez aussi que des gens se sont déjà retrouvés en prison pour des crimes qu’ils n’ont pas commis. 

Une fois libéré, le cauchemar se poursuit

Tout le weekend, des journalistes ont fait le pied de grue devant la villa écossaise de « Monsieur J ». Certains lui ont téléphoné. Il leur a raccroché au nez. 

Je n’ai rien à dire, oubliez pas !

À ses proches, il a confié qu’il se sentait "harcelé", et qu’il réfléchissait à entamer des poursuites pour obtenir réparation. Aujourd'hui, « Monsieur J » aimerait bien redevenir l'homme tranquille qu'il était. Mais on imagine qu’une question doit le tarauder. Qui l’a donc dénoncé ? Qui a donc passé ce fameux appel anonyme à l’origine de son interpellation ? 

Qui lui en veut donc à ce point ? Moi, je n’en dormirais pas.

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