Le 16 juin, Patrick Poivey est décédé d'un AVC à l'âge de 72 ans. Son nom ne vous dit peut-être rien mais vous connaissez sans doute sa voix. Au cinéma comme dans les séries télé, il était le doubleur de Bruce Willis, et fut aussi celui de Tom Cruise dans ses premiers films. C'était un maître de la postsynchronisation.

Patrick Poivey était notamment connu pour être la voix française de Bruce Willis
Patrick Poivey était notamment connu pour être la voix française de Bruce Willis © AFP / Pierre Verdy / Twentieth Century Fox

Patrick Poivey était un formidable comédien, passé par le Conservatoire et par le cours Simon. C’était au début des années 1970, après de brèves études de médecine, stoppées net par un grave accident de voiture où il faillit perdre la vie. Il a commencé sa carrière au théâtre, a joué Tennessee Williams, René de Obaldia ou encore Jean Anouilh mis en scène par Anouilh lui-même. Ensuite, il a tourné pour le cinéma, notamment dans Loulou de Maurice Pialat. On l’a vu également dans des téléfilms et plusieurs épisodes de Commissaire Moulin, sous la direction de son copain Yves Rénier.

Il a aussi enregistré une vingtaine de pubs, et fait l’habillage vocal de nombreuses radios, à l'instar de Rire et Chansons, dont il était la « voix antenne », celle des annonces et des jingles. Mais sa voix, à dire vrai, tout le monde la connaissait, même ceux qui n’ont jamais écouté Rire et Chansons. On la connaissait sans forcément savoir à qui elle appartenait. 

Une voix grave, caressante et gouailleuse par moments

Une voix qui pétillait, navigant habilement entre le sérieux assumé et la franche désinvolture. Ça dépendait des rôles, et des rôles, cet homme aux yeux clairs en a incarné des centaines. Pas physiquement, pas à l’image, non, uniquement avec sa voix, car Patrick Poivey était l’un des grands maîtres de la postsynchronisation. Une légende du doublage, apprécié tant pour son grand professionnalisme que pour son infinie gentillesse. 

Au départ, il s’était lancé dans l’exercice pour arrondir ses fins de mois. Finalement, c’est devenu sa spécialité. CV démesuré : près de 90 séries, pas loin de 300 films. Ses débuts dans le doublage, c'était avec des personnages secondaires dans Massacre à la tronçonneuse, Flashdance, Dune, Apocalypse Now, Star Wars. Puis, au milieu des années 1980, dans la série Clair de Lune, il est la voix française d'un jeune acteur américain : Bruce Willis.  

Il a doublé Bruce Willis dans 76 films

A de rares exceptions, c'est toujours à lui qu'on a fait appel, de Die Hard en 1988 à Brooklyn Affairs en 2019. Lorsque les deux hommes se sont rencontrés, Bruce a dit à Patrick qu’il adorait sa voix, et qu’il aurait vraiment aimé avoir la même.

Patrick Poivey a aussi été la voix de Mickey Rourke dans sept films, dont 9 semaines ½… Dans une douzaine d’autres, il a doublé Don Johnson, comme dans la série Deux Flics à Miami… Il a doublé Kevin Costner, Harvey Keitel et Richard Gere, Kyle MacLachlan dans Twin Peaks, Spike Lee dans Do the Right Thing et Tom Cruise à dix reprises, notamment dans Top Gun, dans Rain Man et le premier Mission Impossible.

Il a également incarné des héros de jeux vidéo ou de films d’animation. Le chien Roublard dans Oliver et Compagnie, la coccinelle Marcel dans 1001 Pattes, le cochon d'Inde Darwin dans Mission-G. 

Le dessin animé, c’est le plaisir ultime. On doit totalement créer le rôle. 

En revanche, avec des acteurs, il disait que le défi, c'était de "de se glisser dans leur personnalité, et d’essayer de les abîmer le moins possible". Jamais il ne les abîmait. De l’avis général, ce maestro du micro gros bosseur était tout le temps impeccable. 

Il savait tout jouer : la violence, le stress, la colère, l'amour, l’humour

L’humour, ce bon vivant n’en manquait pas. Malgré ses fêlures, les drames de l’existence, sa règle, dans le travail, était de toujours s’amuser. Faire les choses sérieusement, mais sans se prendre au sérieux, y compris en doublant des drames. Il disait d'ailleurs que son meilleur souvenir de postsynchronisation, c’était Le Dernier des Mohicans, où il était la voix de Daniel Day-Lewis.

Une voix qui vient donc de s’éteindre, et avec elle, c’est un peu de notre jeunesse qui est partie. Elle a bercé tant de nos séances au cinéma, tant de nos soirées devant la télévision. Certains de nos après-midis, aussi, quand on était adolescent. En 40 années de doublage, il a joué plus de 600 rôles, il a eu plus de 600 vies.

La voix chaleureuse de Patrick Poivey nous était familière et nous accompagnait, sans qu’on connaisse son visage, sans même qu’on connaisse son nom. 

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