A la veille de la journée nationale du don d'organes, Frédéric Pommier nous fait le récit de l'expérience d'un de ses amis. Sa femme est morte brutalement, et elle avait donné son accord pour des prélèvements. Quelques mois plus tard, un homme qui vit dorénavant avec l'un de ses reins a souhaité remercier sa famille...

"Aucun mot ne pourra vous consoler de votre tristesse mais soyez conscient que, grâce à votre geste, c’est une vie de sauvée, la mienne"
"Aucun mot ne pourra vous consoler de votre tristesse mais soyez conscient que, grâce à votre geste, c’est une vie de sauvée, la mienne" © Getty

Cet ami, nous l'appellerons sobrement « mon ami ». Il m’a raconté son histoire. À mon tour, je vous la confie… Histoire qui commence par un drame, il y a trois ans précisément.

Nous sommes dans la région de Nantes le 6 juin 2016. Journée qui devait être une journée de fête chez mon ami et sa femme… Leur fils aîné venait leur présenter son amoureuse ; dîner et dormir avec elle à la maison. Il avait dit : « Maman, tu verras, vous allez accrocher toutes les deux ! » Au menu : un tajine et des fraises pour le dessert. À 18 heures, tout est prêt. Dans la cuisine, mon ami enlace la taille de son épouse, lui demande si elle est contente. « Pas toi, peut-être ? » sourit-elle avant d’aller prendre une douche.

Mon ami s'installe sur la terrasse. Grand soleil et un vent léger. Puis, soudain, les cris de son cadet. 

« Papa, maman est tombée ! »

Mon ami se précipite. Son amour, son alter ego, sa moitié depuis près de quarante ans git sur le sol en teck. Infarctus cérébral. Il commence un massage cardiaque. Son fiston appelle les pompiers, qui appellent le SAMU. Sept personnes au total. On dégonde les portes. Perfusions, injections, défibrillation… Lorsque le grand arrive avec son amoureuse, la maison est un champ de bataille.

Direction l’hôpital. Elle est dans le coma. Les médecins sont pessimistes. 

Ce qui s’est produit dans son cerveau est cataclysmique.

On laisse passer la nuit, puis on constate la mort encéphalique le lendemain midi. Mon ami et ses deux enfants sont dévastés, mais dès la veille, l’aîné a dit : « Il faut songer au don d’organe »

C’est pour cette raison que je vous raconte cette histoire. Parce que demain, c’est la journée nationale du don d’organes, que 25 000 personnes sont en attente d’un don et que , malgré son chagrin immense et la soudaineté de l’événement, mon ami a souhaité que le décès de son épouse, qui était aide-soignante, ne soit pas inutile. « Une famille dans le deuil, mais combien dans l’espoir ? » écrivait-il alors, sans toutefois taire le manque de celle qu’il chérissait.

Quelques semaines après, il contacte la coordination hospitalière des prélèvements. Le don est anonyme, les receveurs sont anonymes, mais il vient aux nouvelles et apprend que plusieurs greffons ont bien été transplantés : le foie, les reins, les tissus veineux et les cornées. Cinq patients ont reçu des organes de son épouse. 

Mon ami remercie. Il se sent soulagé, heureux : grâce à elle, son amour, son alter ego, des gens vont recouvrer la vue. Puis il rappelle six mois plus tard et, cette fois, on l’informe qu’une lettre l’attend. 

La lettre d'un des receveurs

Chère famille de mon précieux donneur… J’ai été greffé de l’un des reins qui appartenait à une personne que vous aimiez. Je pense à vous et à l’épreuve que vous traversez… Avant de tomber malade, j’étais très actif. De la voile, de la moto, une vie bien remplie… Et tout s’est arrêté brutalement… Depuis trois ans, j’étais l’ombre de moi-même et ma vie ne valait plus le coup d’être vécue… En écrivant cette lettre, je pleure comme j’ai pu le faire bien des fois en pensant qu’une personne allait décéder pour me permettre de revivre. J’aurais aimé savoir qui elle était, ses qualités, ses rêves… A travers moi, elle va continuer son chemin. Mille mercis du fond de mon cœur. Vous me permettez de serrer très fort dans mes bras les gens que j’aime, et d’envisager un avenir. Voir grandir mes enfants et, un jour, mes petits-enfants. La personne qui vous a quitté sera maintenant une partie de moi et pour honorer sa mémoire, je compte être meilleur auprès des autres. Je veux être digne de ce don. Aucun mot ne pourra vous consoler de votre tristesse mais soyez conscient que, grâce à votre geste, c’est une vie de sauvée, la mienne. 

À la fin de l’été suivant, mon ami lui a répondu.

Cher receveur… Votre lettre est magnifique, bouleversante et pleine d'espoir. Je la garde précieusement et la relis souvent. Mon premier merci va vers elle. Après toute une vie consacrée à l'hôpital, elle nous avait convaincus, il y a longtemps, de l'évidence des dons d'organes. La décision était en elle bien avant le drame et ça nous a beaucoup aidés. Après plus d'un an maintenant, la douleur est encore là, tous les jours, différente. Mais de vous savoir en bonne santé nous fait du bien, à moi et mes deux gars. Il y a des similitudes entre votre vie et la sienne. Elle adorait la moto et la voile également. En août dans le Morbihan… J'espère que ses qualités humaines vont s'ajouter aux vôtres, mais ne cherchez pas être digne de ce don car vous l'êtes déjà. Soutenez seulement plus que jamais le corps médical, lui qui est si mis à mal par nos dirigeants. Je vous souhaite mille projets, les plus fous, les plus beaux et peut-être les plus simples. 

Hommage à celle qui est partie, hommage à la médecine et au miracle de la vie.

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