Un café dévasté et brûlé au coin des Champs Élysées et de l’avenue Georges V dans la fournaise des black blocs et des gilets jaunes. Une victime, oui mais qui confusément au fond aurait attiré le malheur par ce qu'il représente, une part de scandale qu’il devait expier...

Le restaurant Fouquet's après le samedi 17 mars 2019
Le restaurant Fouquet's après le samedi 17 mars 2019 © Getty / Chesnot

Et je me suis demandé tout de même pourquoi je parlais du Fouquet’s, puisqu’il y a eu d’autres victimes et d’autres cibles, et j’aurais aussi bien pu parler de la célébrité soudaine des kiosques à journaux, où souffrent des hommes et des femmes qui vendent la presse souffrante, et tout est  consumé… 

Mais le Fouquet’s s’impose, parce qu’il est une victime malaisée, que l’on ne plaint que par principe, mais avec l’idée que ce lieu l’a cherché, tant il porterait, pas seulement pour les enragés mais dans l’opinion commune, sa part de scandale, une richesse condamnable et qu’il fallait expier… Et nous avons regardé le café brûler, en mars 2019, avec au cœur le souvenir d’une nuit de mai 2007, quand un président, à peine élu, venait au Fouquet’s, passer alliance avec l’argent…

Cinq  ans après, en route vers la défaite, il en avait honte, Nicolas  Sarkozy, car dans le champagne partagé avec les Lagardère et les Bolloré, il avait scellé son quinquennat, le Président des riches, le Président bling bling, on en fit des rires, un livre, des slogans… Mais en réalité, ce n’est pas tant  Sarkozy qui devait avoir honte du Fouquet’s que le Fouquet’s qui pouvait en vouloir à Sarkozy, qui avait associé son nom au mépris de classe, et avait donc invité à la haine, les black blocks seraient un châtiment, ils lui auraient fait payer le péché d’un  politique… 

Mais quand on y réfléchit, quelle injustice, car le Fouquet’s sur cette antenne, des années durant ce fut ceci…

Et oui c’est du Fouquet’s qu’émettait le club de José Artur et on ne parlait pas ici de richesse sinon de l’esprit, et ce fut une autre célébrité, d’autres quart d’heures, et les cafés ne sont que ceux qui les occupent, et il fut donc un temps où ce n’était pas péché d’être des Champs Elysées… 

Le Fouquet’s, ce bar né en 1899 d’un établissement pour cochers de la haute, était de notre histoire commune, il avait été de tous temps, de Raimu à Truffaut, la cantine des cinéastes, et même sur l’écran…

Ecoutez ce qui suit. Nous sommes en 1937, et un film sort, qui restera comme un  chef d’œuvre absolu du cinéma français, et qui sanctifie la fraternité des hommes, en dépit des luttes de classe et la guerre qui vient. "La Grande illusion" raconte les aventures de soldats français prisonniers en Allemagne pendant la Grande guerre. 

Pierre Fresnay joue un officier aristocrate, Dalio est Rosenthal, un banquier d’origine juive, des deux là connaissent les restaurants, Jean Gabin est un ouvrier devenu capitaine, et Syvain Itkine un professeur amoureux du poète grec  Pindare… mais l’adversité unit les hommes et les voici à table, dans  leur camp de prisonnier, le banquier Dalio régale qui reçoit des colis, et Pierre Fresnay apprécie.

N’est-ce pas merveilleux de voir le temps qui passe, et de se souvenir que le Fouquet’s, longtemps, eut un jumeau, voire un ainé, lui aussi baptisé  dans l’anglomanie de la fin du XIXe siècle, mais Maxim’s entre Madeleine et Condorde a  perdu de son lustre symbolique et nul ne songerait à le haïr, quand le  Fouquet’s s’est imprimé en nous… 

Et puis, il y a dans ce film, la vérité des rapports de classe, au temps heureux où chacun vivait chez soi… Le prof ignore le Fouquet’s et l’ouvrier Gabin décide de le l’ignorer… 

"Tu perds rien", dit-il, et en ce temps-là, une classe ouvrière sure de son destin n’avait que faire des champagnes de la haute… et n’avait pas besoin pour s’affermir l’âme, d’aller bruler des restau, depuis, une violence sociale a dispersé les prolos, et l’indécence ou le bonheur des riches a envahi l’espace, et elle sert d’excuse aux plus enragés…

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