Frédéric Pommier s'attaque à un chef d'œuvre. "L’Homme de Vitruve" de Léonard de Vinci. Un homme qu’on présente comme l’incarnation de la perfection masculine, mais est-ce réellement le cas ? Est-il vraiment si beau qu’on le dit ? Et comment faire pour entrer dans un carré et un rond ? Frédéric a tenté l'expérience...

L'homme de Vitruve, dessiné par Léonard de Vinci
L'homme de Vitruve, dessiné par Léonard de Vinci © Getty / DeAgostini

Il s’agit donc d’un homme dont on dit qu’il possède une plastique éblouissante. Un type qu’on présente toujours comme très harmonieux : bien taillé, musclé, pas un gramme de graisse ! Pris sous un certain angle, il a un faux air de Jean-Paul Belmondo dans "L’homme de Rio"… Pris sous un autre : un faux air de Gary Cooper dans "L’homme de l’Ouest"… Mais ce n’est pas "L’homme de l’Ouest", ni "L’homme de Rio", non, c’est "L’homme de Vitruve".

Vitruve n'est pas un lieu. 

Vitruve était un ingénieur et  architecte romain

On le connaît surtout pour son traité consacré à l’architecture, traité en 10 volumes dans lequel il développe les principes de base d’une bonne construction. 

Pour qu’un bâtiment soit beau, il doit posséder des proportions parfaites, comme celles qu'on trouve dans la nature. 

Or il pense la même chose des hommes, et donne tous les détails de l’anatomie idéale, celle-ci devant s’inscrire à la fois dans un cercle et dans un carré. Le nombril au centre du cercle, les organes génitaux au centre du carré... 

1500 ans plus tard, à la Renaissance, le Toscan Léonard de Vinci (Vinci, village où il serait né, c’est pour ça qu’on dit "de Vinci") se plonge dans le traité de Vitruve. L’homme "de Vinci" décide de dessiner l’homme "de Vitruve", autrement dit : l’homme parfait. Il le dessine dans deux positions, jambes jointes et jambes écartées, bras tendus et bras levés . 

Un dessin à la plume et à l’encre, avec des touches d’aquarelle, à peine plus grand qu’une feuille A4, que l’on considère aujourd’hui comme l’un des chefs d’œuvre du maître. Et "L’homme de Vitruve" de Vinci, en ce moment, il est au Louvre, pour la grande rétrospective consacrée au génie italien. Cela dit, il a bien failli ne jamais arriver à Paris. 

Une association italienne s'est opposée à ce qu'il soit prêté au Louvre

Finalement, la justice a donné raison au musée, et "L’homme" est aujourd'hui l'une de pièces maîtresses de l'exposition. 

Mais, franchement, est-ce qu’il est si beau ? Je me permets de poser la question. Personne ne la pose, mais vu avez vu sa tête ? Il fait la gueule, "L’homme de Vitruve" ! Il a la bouche qui tombe et le regard noir. On dirait qu’il est en colère… C’est peut-être d’avoir les bras en l’air et les jambes écartées, je n’en sais rien, mais ce type-là, je le croise dans la rue, moi, je change de trottoir… Il fait un peu peur.

Et puis on peut être également effrayé par le texte écrit par Léonard, au-dessus et sous le dessin. Un texte rédigé en miroir, où il indique les proportions de l’homme idéal. 

La longueur de ses bras étendus doit être égale à sa hauteur. Des tétons au sommet de la tête : un quart de sa hauteur. Du genou au membre viril : un quart de sa hauteur aussi. Du coude à l’aisselle : un huitième. La distance entre le nez et le bas du menton doit être égale à la distance qui va des sourcils à la racine des cheveux.

J’ai regardé pour moi : ça ne colle pas du tout ! Je n’ai rien qui correspond. Je ne rentre ni dans le carré, ni dans le rond ! C’est tout de même sacrément vexant... 

Ce n’est pas pour casser le mythe, mais on a le droit de s’interroger.

Dire que cet homme est la perfection au masculin, c’est dépréciatif pour ceux qui n’ont pas la chance d’avoir une plastique identique

Ceux qui ont le bras court, le tronc court, le cou court ! Ceux qui ont un gros nez, ou les oreilles décollées ! C’est fichtrement discriminant d’avoir érigé ce gaillard-là en modèle ! Et chacun sait que les discriminations physiques, ça peut conduire aux pires régimes totalitaires ! Est-ce cela qu'il voulait, Vitruve ? 

Du reste, hier, à la rédaction, les filles du service culture m'ont confié qu’elles trouvaient qu'il avait le mollet droit tordu, "L'homme de Vitruve"… Regardez-bien, elles n’ont pas tort. Elles m'ont aussi confié qu'elles trouvaient qu’il avait un tout petit kiki. Là, je ne suis pas vraiment d’accord… Enfin, tout ça pour dire que ce croquis mérite qu’on soit un peu critique ! 

OK : c’est un chef-d’œuvre… OK : Léonard de Vinci… OK : en mêlant le dessin, les mathématiques, l’architecture, l’anatomie et la philosophie, "l'homme de Vitruve" symbolise en quelque sorte l’humanisme de la Renaissance, mais bon, à part ça ? A part ça, il a quoi dans les tripes, ce type-là ? Dans l’âme ? Dans le cœur ? La beauté, ce n’est pas que le physique ! 

Je m’arrête là, et pardonnez-moi : degré zéro dans l’analyse… Je crois qu’en réalité, je suis un peu jaloux. 

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