Frédéric Pommier nous brosse le portrait d'un tennisman tricolore qui s'est qualifié pour son premier 3e tour d'un tournoi du Grand Chelem. Mercredi, Corentin Moutet, 20 ans et 110e au classement ATP, a réalisé un exploit à Roland-Garros, en battant l'Argentin Pella, 23e joueur mondial. Il ne compte pas s'arrêter là...

Corentin Moutet joue face à Guido Pella lors de son match de 2ème tour en simple messieurs lors de la 4ème journée du tournoi de tennis Roland Garros le le 29 mai 2019.
Corentin Moutet joue face à Guido Pella lors de son match de 2ème tour en simple messieurs lors de la 4ème journée du tournoi de tennis Roland Garros le le 29 mai 2019. © AFP / Martin Bureau

Corentin Moutet  a 20 ans, les yeux bleus, les cheveux clairs. Il est né à Neuilly-sur-Seine, et on le qualifie souvent de "'joueur atypique"… 

Pas forcément bon signe, cet adjectif-là. Quand une agence immobilière propose un appartement "atypique", parfois, cela signifie qu'il n'y a pas de fenêtre ou qu'on ne peut pas tenir debout dans la salle d’eau ou la cuisine.

-         Eh ben dites, il est bas, le plafond !

-         C'était stipulé dans l'annonce : c'est un bien atypique !

Et c'est donc ce qu'on dit aussi de Corentin Moutet.

Un gabarit "atypique" : un mètre 75 pour 68 kilos

Ses adversaires sont, la plupart du temps, bien plus costauds… 

Façon de jouer "atypique". Dans la vie, il est droitier, mais sur les cours, il est gaucher, comme Rafael Nadal, qu’il admire depuis des années… D'ailleurs, comme Rafael Nadal, Corentin Moutet préfère la terre battue au gazon et, comme lui, il excelle dans les revers à deux mains. Mais il n’a pas encore sa puissance au service. Un manque qu’il compense par sa rapidité, sa précision et la variété de ses coups : des slices, des amortis, des passing-shots, des volées, des lobs… 

Encore faut-il que le Francilien soit dans un bon jour et, surtout, qu’il arrive à maîtriser ses nerfs. Ce n’est pas toujours le cas… Corentin ne supporte pas de faire des fautes. 

Un tempérament "atypique" : colérique, à fleur de peau

Quand il perd des points, il s’en prend à lui-même, s’invective, crie, interpelle l’arbitre, ou le public, ou son entraîneur, et régulièrement, il envoie valdinguer sa raquette… Mais on sait que c'est aussi ce que faisait à ses débuts Roger Federer… Il y a donc à la fois du Nadal et du Federer chez ce garçon-là, sacré champion de France dans chacune des catégories depuis ses 12 ans… Raison pour laquelle il passe pour l’un des grands espoirs du tennis tricolore. Mais il n’aime pas le mot.

Espoir évoque l’idée d’un truc qui finit par se briser. Être un espoir, c’est ne pas réussir… 

Or lui, ces derniers jours, ne cesse de réussir. Lundi, il a passé le premier tour à Roland-Garros, et mercredi, il a décroché sa place pour les seizièmes de finale. Solide, offensif, sûr de lui, Corentin Moutet s’est sans doute offert le plus beau succès de sa carrière, en battant l'Argentin Guido Pella, 23e joueur mondial : 6/3 - 6/1 - 2/6 - 7/5... 

Il atteint pour la première fois le troisième tour d'un tournoi du Grand Chelem

La rencontre, ce sera cet après-midi. Face à lui, de nouveau, un joueur argentin : Juan Ignacio Londero. Et franchement, ça nous ferait plaisir qu’il l’emporte, car depuis plusieurs décennies, la grande majorité des Français qui arrivent en deuxième semaine à Roland-Garros, ce sont les ramasseurs de balle… Lui, d’ailleurs, qui n’est pour l’heure que 110e au classement ATP, n’a pas l’intention de s’arrêter là.

L’objectif, ce n’est pas un troisième tour. Je suis un peu plus ambitieux que ça...

Ambitieux, certes, mais pas « habité » par le tennis depuis toujours… Il a commencé tôt, même très tôt, à trois ans – initié par son père, mais pendant longtemps, il n’imaginait pas qu’il en ferait son métier… S’il est devenu tennisman, c’est, au fond, parce que c’est là qu’il est le meilleur, qu'il ne se voyait pas bosser dans un bureau et l’école, il détestait ça. L’autorité des profs... Il s’est arrêté en seconde. 

Du reste, s’il apprécie l’ambiance des matchs, s’il aime batailler, ce sont les à-côtés de son sport qu’il préfère : les voyages à travers le monde, les beaux hôtels, les rencontres… 

Une sincérité "atypique"

Et cette sincérité, on la perçoit aussi quand il admet avoir peur des insectes et que, la nuit, il dort avec une lumière allumée (ce qui, soit dit en passant, n'est pas l'idéal lorsque l'on craint les insectes)... Cela étant, c’est un autre de ses traits de caractère que les médias se plaisent à mettre en avant : sa passion pour les arts ; le dessin, la littérature, la musique… 

Un peu de guitare, un peu de piano – il a appris il y a quatre ans pour s’occuper après une mauvaise blessure à la cheville… Il écoute à la fois Jacques Brel et Cyril Mokaiesh, et voue un amour infini au chanteur Damien Saez… 

Je pourrais tout arrêter, même le tennis, pour monter sur scène avec lui ! 

Quant à ses lectures, elles sont assez éclectiques… Dans sa bibliothèque : des œuvres de Victor Hugo, Oscar Wilde et Albert Camus, le théâtre de Musset et de nombreux ouvrages de poésie. 

Il aime les poèmes de Rimbaud, de Verlaine, de Baudelaire

Même s’il se défend d’être un joueur intello, il cite ce dernier sur son compte Twitter.

C’est par la poésie et à travers la poésie, par et à travers la musique, que l’âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau.  

C’est beau... comme du Baudelaire. 

Il cite également Aristote.

Être heureux ne signifie pas que tout est parfait. Cela signifie que vous avez décidé de regarder au-delà des imperfections. 

C’est beau... comme du Aristote.

Assez souvent, il twitte en outre pour féliciter les joueurs qui l’ont battu, et parfois, il s’excuse de ne pas avoir été à la hauteur. A ce propos, il écrivait d’ailleurs cette phrase il y a quelques mois.

Il faut apprendre à perdre et perdre en apprenant. 

C'est beau... comme du Corentin Moutet. 

Mais cet après-midi, on aimerait surtout qu’il continue d’apprendre à gagner ! Ça, pour un tennisman français, ce serait vraiment "atypique".

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