La pluralité des points de vue, le traitement éditorial des attentats à Conflans-Saint-Honorine à la basilique Notre-Dame de Nice, la journée spéciale « Génération demain » : Emmanuelle Daviet reçoit Laurence Bloch, directrice de France Inter et Jean-Philippe Deniau, chef du service police justice de France Inter.

Geoffroy de Lagasnerie, invité sur France Inter

Emmanuelle Daviet : Geoffroy de Lagasnerie invité du Grand entretien il y a tout juste un mois, dans la matinale de France Inter. Geoffroy de Lagasnerie est sociologue, philosophe. Ses travaux ont porté sur Michel Foucault, sur les lanceurs d’alerte. Il est proche d’Assa Traoré et du comité Adama. En cette rentrée, il publie chez Fayard « Sortir de notre impuissance politique », c’est ce qui lui a d’ailleurs valu cette invitation sur France Inter.

24 minutes d’une interview, je cite: « sidérante », « choquante » «inaudible » « décoiffante » « rafraichissante » « différente », nous ont écrit les auditeurs… parce qu’en effet nous avons reçu des centaines de messages après son intervention. 20% des auditeurs qui nous ont écrit ont apprécié de l’avoir entendu et 80% ont condamné ses propos et désapprouvé cette invitation, ne comprenant pas la pertinence d’offrir à Geoffroy de Lagasnerie la première matinale de France. Voici un message : « Je suis choquée par les propos de cet invité qui se dit de gauche mais qui prône toutes les méthodes des dictatures: manipulation, violence, destruction de l’Etat , et non-respect du vote »

Laurence Bloch, comment recevez vous l’indignation voire la colère des auditeurs qui entendent sur une chaîne de service public un invité qui revendique son refus du débat et considère que les opinions justes doivent primer sur les opinions injustes ?

Laurence Bloch : La colère, je l’entends je lis tous les courriels adressés à ce sujet, je leur ai d’ailleurs répondu dans une Lettre et c’est la moindre des choses. Mais je voudrais y revenir parce qu’au delà de Geoffroy de Lagasnerie, ça me permet de donner les principes qui sont les principes de programmation du 7/9 et de la chaîne toute entière. Je voudrais d’abord donner aux auditeurs un point de contexte, qu’ils sachent que la programmation des invités du 7/9, ça représente tous les ans 730 invités. Ce qui est beaucoup. Au fond ce qui nous guide c’est quoi ? C’est d’abord bien sûr l’actualité parce que c’est ça qui prime dans une matinale. donc un invité est toujours là parce qu’il a une actualité. Mais au-delà de ça, il y a vraiment quatre principes qui sont pour nous des principes cardinaux : Le principe du pluralisme politique dans le respect strict de la loi et qui est surveillé et contrôlé par le CSA ; Le respect du pluralisme des idées et des convictions qui est aussi très important pour nous ; Le pluralisme des générations ; L’éclectisme

Et je voudrais que les auditeurs sachent que nous portons une attention cardinale aux invitations faites dans le 7/9. Et si je vous cite, Emmanuelle, et je le fais volontairement pour les auditeurs entendent ce qu’est le pluralisme : il y a eu bien sûr Geoffroy de Lagasnerie et j’y reviendrais. Mais quand vous savez qu’il y a eu depuis le mois de septembre Alain Juppé, comme Christiane Taubira, Jean-Luc Mélenchon en même temps que Marine Le Pen, quand vous savez qu’il y a eu Emmanuel Carrère et cette toute jeune écrivaine Fatima Daas, quand vous savez qu’il y a Frédéric Worms, Léonora Miano, Pascal Bruckner, quand vous savez qu’il y a Hugo Micheron qui est un spécialiste de l’islamisme radical, quand vous savez qu’il y a eu Robert Badinter et évidemment toute la parole des médecins et scientifiques sur la question du COVID… Je pense que les auditeurs mesurent combien l’éclectisme est fort.

Je ne veux pas esquiver du tout la question de Geoffroy de Lagasnerie. Vous l’avez très bien présenté Emmanuelle, il a été présenté dans toutes les facettes de sa personnalité : universitaire, chercheur, auteur, directeur de collection chez Fayard et militant. Toutes ces qualités ont été rappelées par Nicolas Demorand avant l’interview et ça c’est très important. On l’a invité pourquoi ? Il n’est pas tombé de nul part, il fait parti de la scène intellectuelle française, certes à l’extrême gauche mais il est écouté et en particulier par une partie de la nouvelle génération et par ailleurs ce n’est pas en ignorant les opinions les plus radicales qu’on les fait disparaître. 

Je crois au contraire que le rôle d’une radio de service public c’est de les mettre à découvert, de les interpeller, de les questionner, c’est ainsi qu’on donne aux citoyens et aux auditeurs les arguments pour qu’ils se forgent leurs propres convictions. On n’est pas là pour penser à leur place, il faut faire confiance à leur intelligence et en leur donnant tous les éléments du débat, je pense qu’ils savent parfaitement se forger leur propre opinion.

Et enfin, je voudrais ajouter quelque chose Emmanuelle, qui me tient à cœur et qui tient à cœur à tous les membres de France Inter : on est aujourd’hui dans une société qui est inquiète, qui est meurtrie, qui est fragmentée, qui se radicalise… Face à ça, quel est le rôle d’une radio de service public et quel est le rôle de France Inter ? Et bien, je crois vraiment, que c’est de faire en sorte que l’on puisse tanner nos différences, que l’on puisse les affronter, que si on n’accepte pas d’organiser la controverse, la confrontation, bref, si on n’arrive pas à faire en sorte que l’on s’écoute, on ne s’entendra jamais. Le rôle d’une chaîne comme France Inter c’est donc d’organiser les conditions du débat et de l’organiser avec les conditions les plus pluralistes possibles dans le respect strict de la loi.

Emmanuelle Daviet : Laurence Bloch vous dites que France Inter organise les conditions du débat, cependant, vos auditeurs regrettent qu’il n’y ait peut d’espace de débat sur l’antenne de France Inter. Cette appréciation vous paraît-elle fondée ?

Laurence Bloch : Je l’entends puisqu’elle vient des auditeurs. Je leur dirais tout de même qu’il y a l’espace du 7/9, qu’il y a cet espace formidable du Grand Face à face tous les samedis de 12H à 13H avec Ali Baddou, Nathacha Polony et Gilles Finchelstein, qui est précisément un espace de débat, de contradiction. Qu’on a créé aussi à la rentrée cette émission « Intelligence Service » portée par un historien, Jean Lebrun, et ce n’est pas anodin que Jean soit historien et qui nous permet de nous donner là aussi des références de pensées. Je pense que le débat ce n’est pas seulement de mettre autour de la table du service public deux débatteurs qui vont forcément se crêper le chignon. Je crois aussi que tout peut faire débat à condition qu’il y ait de l’éclectisme et du pluralisme.

Le traitement des attentats

Emmanuelle Daviet : Jean-Philippe Deniau vous êtes le chef du service police justice de la rédaction de France Inter. Assassinat de l’enseignant Samuel Paty par un terroriste islamiste. Attaque terroriste islamiste à la basilique Notre-Dame de Nice hier qui a fait 3 victimes au sein de la communauté catholique. Comment votre service se met en ordre de marche à l’annonce d’un attentat ?  Quelle est l’organisation particulière ?

Jean-Philippe Deniau : Vous savez, il faut agir vite mais sans précipitation. C’est important. Il faut activer les sources, qu’elles soient officieuses ou officielles. Il faut envoyer, évidemment, des reporters sur place, il faut recouper et vérifier, c’est pas toujours très simple. Pour vous donner l’exemple de l’attentat de Conflans-Saint-Honorine, on a eu une première source, une première information à 17H30 quelques éléments, « gros fait divers à Conflans » nous disait d’autres sources, « type suspecté d’homicide par décapitation, il y a eu une riposte, le suspect a été abattu ». Donc nous avons très peu d’éléments, il est 17H30, nous avons un journal à 18H, nous avons un journal à 19H, une grosse session d’informations. Alors qu’est-ce que l’on fait ? Et bien on cherche des informations qui pourront être vérifiées. C’est pour ça que ce soir-là nous avons décidé de ne pas en parler à 18H parce que les éléments que nous avions n’étaient pas encore suffisamment consolidés. On a commencé à en parler à 19H quand on avait des éléments qui pouvaient être suffisamment recoupés, suffisamment fiables.

Emmanuelle Daviet : Des auditeurs n’ont pas compris pourquoi l’antenne n’était pas en édition spéciale au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty alors qu’il y a eu une édition spéciale hier à 13h après l’attentat de Nice…

Jean-Philippe Deniau : Oui alors, c’est peut-être jouer un peu sur les mots. C’est vrai que nous n’avons pas affiché « édition spéciale » le samedi 17 octobre au matin, pourtant nous avons bousculé évidemment la programmation habituelle de la matinale. Il y a eu l’historien Iannis Roder à 7H50, l’enseignant Hugo Micheron, la ministre déléguée à la citoyenneté Marlène Schiappa. L’essentiel de nos journaux étaient bien évidemment consacrés à cet attentat. Simplement, on a conservé le reste, des chroniques qui sont habituelles le samedi pour ne pas complétement chambouler la matinale. Et surtout ce qui est important dans ces moments-là c’est d’apporter une antenne riche et surtout fiable. C’est-à-dire éviter ce que font, parce qu’elles n’ont pas le choix, les chaînes d’information en continu en ayant pléthore d’invités, pléthore de débatteurs, nous préférons avoir des invités précieux qui vont éclairer les auditeurs et même si on ne remplit pas toute la matinale ce n’est pas grave, on apporte beaucoup d’informations.

Emmanuelle Daviet : On poursuit avec une question sur le choix des mots, je vous lis le message d’une auditrice :  « Je trouve assez choquant que les termes décapités/décapitation soient autant utilisés par vos journalistes. Quel intérêt de le répéter sans arrêt ? » Nous avons reçu un certain nombre de message de cette teneur. Jean-Philippe Deniau, que répondez vous aux auditeurs ?

Jean-Philippe Deniau : Cela fait vingt ans que je fais la justice à Radio France, Franceinfo puis à France Inter, ça fait vingt and que l’on reçoit le même type de reproche, de message. Vous savez, ce n’est pas le terme « décapitation » qui est choquant. C’est la décapitation en elle-même. On pourrait évidemment parler d’une « terrible agression » pour parler d’un viol, ou « d’abominables conflits » pour parler d’une guerre. La décapitation, en fait, ça nous choque aujourd’hui parce qu’heureusement elle est très rarement pratiquée sur notre sol mais c’est la mort violente qui est choquante. C’est le fait divers, c’est l’arme utilisée, c’est la nature du coup porté qui est choquant. Voilà, la décapitation c’est un fait. Je ne vois pas pourquoi nous ne le dirions pas. Nous sommes là pour donner des informations qui encore une fois, sont vérifiées et fiables. Mais nous ne sommes pas là pour nous auto-censurer au prétexte que ça pourrait choquer. C’est l’acte, c’est ce terrible attentat qui est choquant.

Emmanuelle Daviet : On le dit ici avec force : l’emploi du mot décapité est parfaitement justifié, c’est en soi une signature, l’expression d’un mode opératoire codifié d’exécution religieuse. C’est donc signifiant et parfaitement déontologique.

Laurence Bloch, dans la matinale du lundi 19 octobre au micro de Léa Salamé un jeune collégien a été invité à apporter son témoignage et à exprimer ce qu’il avait ressenti à la suite de l’attentat. Des auditeurs n’ont pas compris cette invitation et l’exposition médiatique de cet adolescent, quel éclairage pouvez-vous leur apporter pour expliquer ce choix ?

Laurence Bloch : Alors je voudrais dire que cet adolescent a 12 ans et je pense que la parole de cet adolescent c’est le plus bel hommage que l’on pouvait faire à ce professeur et aux corps enseignant tout entier. Je voudrais préciser que sa tutrice était avec lui, qu’elle nous avait donné son accord de même que la direction du foyer qui l’abrite. Je voudrais juste rappeler ce qu’a dit cet adolescent : « C’est mon collège et de voir à quel point c’est violent, je me suis imaginé sa souffrance et ça m’a fait mal au cœur. Je n’ai pas de religion, mais pour moi c’est un cours, c’est fait avec respect. Il n’a pas critiqué une religion, au contraire, il a proposé à certains élèves de sortir et rien ne l’obligeait à le faire. Si jamais il y a une chose qui est interdite, au fur et à mesure de plus en plus de choses vont être interdites et à un moment donné, on ne pourra plus rien faire. S’exprimer, montrer des caricatures : c’est la France. »
Voilà. Qu’un adolescent de 12 ans puisse dire ça aujourd’hui à voix haute, je crois que c’est le plus bel hommage effectivement au corps enseignant.

Emmanuelle Daviet : Laurence Bloch, lundi prochain, le 2 novembre, Radio France propose une journée exceptionnelle de programmes sur toutes les antennes pour affirmer avec force sa solidarité avec les enseignants qui incarnent et défendent chaque jour les valeurs de la République. A cette occasion France Inter se mobilise évidemment, pour évoquer la liberté d’expression, la laïcité, le droit à la caricature, qu’allez-vous proposer à vos auditeurs ?

Laurence Bloch : Je vais vous dire, cette journée elle est vraiment dédiée aux professeurs, au corps enseignant, et on va leur donner la parole dans plusieurs émissions : Grand Bien vous fasse, Carnets de campagne, évidemment le Téléphone Sonne. Pourquoi ? Parce que ce sont eux, comme le disait Robert Badinter qui sont aux avant-postes de la défense de la République, et donc de notre liberté d’expression, et disait encore Robert Badinter, de notre bonheur de vivre dans un pays de liberté. Et nous à France Inter on sait les difficultés qu’ils vivent tous les jours dans l’enseignement parce qu’on a lancé, vous vous en souvenez Emmanuelle parce que vous en étiez la responsable à l’époque, on a lancé Interclass’ en 2015 parce que lors de la minute de silence, on a tous réalisé qu’il y avait des élèves qui n’avaient pas du tout envie de s’exécuter pour cette minute de la silence et qu’ils considéraient que c’était bien fait pour les journalistes de Charlie Hebdo. On s’est dit à ce moment-là qu’on avait manqué quelque chose et on a commencé un travail de longue haleine avec les professeurs dans certains collèges, dans certains lycées, trop peu à mon goût mais voilà, c’est un travail que l’on fait avec les journalistes de France Inter qui donnent beaucoup de leur énergie, de leur temps. On apprend aux élèves, non seulement ce que c’est que la fabrique de l’information, mais on leur apprend aussi le sens critique et on leur apprend à parler pour eux-mêmes. Mais au cours de ces cinq années qui se sont écoulées, on a mesuré combien c’était difficile d’être professeur dans certaines zones de la République, dans certains quartiers. Et je pense que cette journée il faut la dédier aux professeurs, à ces hommes et ces femmes qui modestement font que quelque part, la France est un pays dans lequel il fait encore bon vivre.

#GénérationDemain

Emmanuelle Daviet : Donc de l’interaction et du débat d’idées avec une antenne ouverte aux auditeurs à l’image de ce que fût aussi la journée spéciale « Génération demain ». C’était le 14 octobre dernier. Une antenne entièrement consacrée aux jeunes nés entre 1990 et 2000. Ils ont 20 ans aujourd’hui et tout au long des émissions on a pu entendre leurs aspirations, leurs souhaits, leurs craintes mais aussi leurs engagement pour demain.

Un message parmi d’autres : « Cette émission de 13h est magnifique. Cela fait du bien. Bon sens, intelligence, inspiration, brillance intellectuelle, altruisme, analyse, cohérence… Contrairement aux discours des politiques, ces jeunes gens font de la politique. Ils analysent, confrontent leurs points de vue vers l’intérêt collectif. Merci ! Ça c’est une perspective du vivant. C’est intéressant et rassurant de regrouper des intelligences multiples pour donner du sens. »

Laurence Bloch, est-ce une prise de risque de dédier une journée entière à des invités peu médiatiques sur la première radio de France ?

Laurence Bloch : Je vais vous dire en écoutant ces extraits je me disais qu’il faudrait rediffuser la journée, cette journée aujourd’hui. Parce qu’elle donne du coeur au ventre. Je voudrais dire que cette journée était imaginée par Yann Chouquet qui est directeur des programmes de France Inter, qui est beaucoup plus jeune que moi et qui a eu envie qu’on donne la parole à cette jeune génération que je trouve, mais franchement épatante dans son analyse, dans son sens de la réalité, dans sa raison dans son envie de faire. Elle est très concernée, elle est très mobilisée. On disait que la jeunesse était démobilisée, c’est faux, elle est vraiment pour la planète et pour le fait que cette planète tourne plus rond. Elle est beaucoup sur toutes les questions du féminisme, la question du genre. Non ce n’est pas une prise de risque. Je pense au contraire qu’il faut parier sur la jeunesse, il faut la faire entendre. Je dis toujours que France Inter doit être avant tout une chaîne intergénérationnelle, ça me paraît absolument fondamental.

Le rôle d’une radio de service public

Emmanuelle Daviet : Laurence Bloch, comment définissez-vous le rôle d’une radio de service public dans une époque aussi troublée que la nôtre avec une pandémie, une crise sanitaire économique et sociale historique, avec un reconfinement à partir d’aujourd’hui, des tensions internationales, le terrorisme, les fragmentations de notre société que vous avez évoqué tout à l’heure. Quel est dans ce contexte la mission particulière de France Inter ?

Laurence Bloch : La première mission c’est de donner aux auditeurs une information fiable, rigoureuse, dans laquelle ils ont confiance.
La deuxième, je l’ai dit mais je le répète, c’est de favoriser et d’organiser sur son antenne le débat. Je dis bien le débat et pas la polémique pour la polémique. Un débat pluraliste, démocratique et qui dit démocratique dit sincère, ouvert aux auditeurs précisément pour offrir aux auditeurs tous les outils dont ils ont besoin pour penser l’époque et pour se forger leur opinion.
Je dirais aussi toujours offrir de l’espace aux artistes.
Et enfin, cultiver l’humour. Je ne crois pas, je suis sûre, que l’humour nous aide à garder une saine distance par rapport au réel et que ça reste une valeur sûre pour le moral et pour le physique.

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