Une émission intégralement consacrée au travail de la cellule d’investigation de Radio France et en particulier son enquête sur les comptes de campagne de Jean-Luc Mélenchon, suite à la diffusion de l’émission Secrets d’Info samedi 20 octobre, vous avez été très nombreux à écrire.

Dans vos messages : des critiques sur ce travail journalistique, des contestations sur le sujet même de l’enquête, des soupçons aussi sur la collusion entre le pouvoir et la Maison de la radio rappelons ici que les auditeurs de France Inter et les journalistes de Radio France partagent des valeurs communes, la liberté d’opinion et le respect des faits et de la vérité.

À ce titre toutes vos interrogations sont légitimes et obtenir des réponses, votre droit le plus stricte. Deux journalistes de la cellule d’investigation de Radio France répondent à vos questions : Sylvain Tronchet auteur de l’enquête sur les comptes de campagne de Jean-Luc Mélenchon et Benoît Collombat.

L'enquête

Depuis combien de temps enquêtez-vous sur les comptes de campagne de Jean-Luc Mélenchon ?

Sylvain Tronchet : Pour être précis, sur Mediascop, qui est au centre de cette enquête, la société de Sophia Chikirou, depuis juillet 2017. En fait très peu de temps après la présidentielle, à l’époque c’était pas forcément le cas des comptes de campagne et on s’était rendu compte avec Élodie Guéguin que cette société avait été rémunérée par le député européen Jean-Luc Mélenchon sur son enveloppe parlementaire, ce qui est légal, mais on s’était demandé pourquoi et on avait commencé à travailler sur cette société. On a d’ailleurs jamais réussi à savoir pourquoi exactement elle avait travaillé pour le député européen Jean-Luc Mélenchon.

Est-ce que ce temps long traduit un acharnement comme l’écrivent des auditeurs ?

Sylvain Tronchet : Il n'y pas d’acharnement, on a pas d’animosité personnelle, il y a pas d’acharnement particulier, en revanche on revendique précisément de travailler sur le temps long. C’est notre spécificité particulière au sein de la Maison de la radio qui est que précisément nous nous inscrivons hors de l’actualité dans le temps long, nous choisissons nos enquêtes et celle-ci effectivement a débuté, même si entre-temps on fait d’autres choses même plusieurs enquêtes en parallèle, mais celle-ci a débuté il y a effectivement très longtemps.

Benoît Collombat : Ce qu’il faut bien comprendre c’est que quand on débute une enquête on tire des fils et bien souvent on est amené à exercer ce qu’on appelle un droit de suite c’est-à-dire qu’on va enquêter une première fois sur un sujet et continuer à tirer ce fil pour ensuite continuer à enquêter sur le sujet en question.

La concomitance des dates entre la perquisition et la diffusion de l'enquête

Perquisition au siège de la France insoumise et publication de votre enquête la même semaine, autant d’éléments qui laisse penser à Jean-Luc Mélenchon qu’il est victime d’un acharnement et ce calendrier n’a pas échappé non plus aux auditeurs : “Nous sommes nombreux à nous poser des questions sur l’indépendance des journalistes de Radio France suite à la concomitance des perquisitions et de cet article”.

Benoît Collombat : Je comprends qu’on s’interroge sur cette concordance des temps, nous-mêmes, cellule investigation, on a été surpris de cette perquisition, nous n'étions pas au courant. Simplement ce qu’il faut dire, c’est que nous avons notre propre agenda nous préparons les émissions bien longtemps à l’avance et ce n’est pas du tout un agenda politique, policier ou judiciaire.

Sylvain Tronchet : Encore une fois, on a commencé à enquêter sur les comptes de campagne de Jean-Luc Mélenchon avant même qu’il y ait une enquête de police. Je vais juste donner un point pour rebondir sur ce que disait Benoît : Télérama de la semaine dernière a annoncé le fait qu’on allait diffuser l’émission. Télérama, il faut le savoir, c’est facilement vérifiable, boucle quasiment une semaine avant la parution du magazine. Sachant qu’il faut que eux-mêmes reçoivent notre programme d’enquêtes, que la journaliste m’interviewe. Elle m’a interviewé plus d’une semaine avant la sortie du magazine. Leschoses s’inscrivent dans un temps long et je pense que ceci le montre. Si franchement on avait été main dans la main, comme certains l’ont suggéré, avec les policiers sur la date de la perquisition, qu’on était au courant de tout, je pense qu’on aurait été plus discrets que ça, on aurait pas donné d’interview à Télérama pour dire qu’on allait faire une enquête sur Sophia Chikirou. C’était prévu depuis longtemps, Télérama en atteste ce samedi là.

Radio France, radio d'État ?

Autre aspect sensible qui revient fréquemment dans les mails : Radio France serait au service du gouvernement en place. “Vous êtes l’agence de communication du pouvoir, France Inter ne se cache même plus d’être au service de la propagande du gouvernement vous prenez-vous pour la Pravda ?”

Benoît Collombat : Oui alors je vois bien le procès d’intention qui est fait qui est de dire : “vous êtes une radio d’État, une radio à la botte du pouvoir”. Nous sommes une radio publique, pour moi les mots ont un sens, c’est parce que nous sommes une radio publique que nous avons la possibilité d’avoir mis en place cette cellule investigation qui enquête sur tous les sujets et alors ça veut dire bien évidemment, qu’on enquête sur le pouvoir, sur l’opposition qui aspire à exercer le pouvoir sur tous les pouvoirs également économiques et financiers et je vous invite aller voir nos différentes enquêtes et à les écouter. Nous l’avons fait et nous le faisons. Enquêter sur le pouvoir ça veut dire travailler aussi sur les politiques publiques qui sont menées. Je vous donne quelques exemples : on a fait une enquête sur le fiasco du crédit impôt recherche, sur l’hôpital public victime du management et des coupes budgétaires, le pantouflage des allers-retours entre le pouvoir et le monde de la finance, ou encore sur la dette publique, les fausses évidences de la dette publique...Faites-vous votre propre opinion mais honnêtement j’ai pas l’impression qu’il s’agit de propagande gouvernementale.

Sylvain Tronchet :  On dit souvent que notre travail parle pour nous. Encore une fois, je veux bien qu’on vienne me dire que tel point est faux, je suis prêt à discuter de tout. Mais pour rebondir sur ce que disait Benoît, moi, un de mes sujet avec Élodie Guéguin au sein de la cellule investigation, c’est le financement politique. On travaille sur le financement politique, y’a qu’à voir ce que l'on a fait sur ce sujet là et ça dépasse de loin le cas de la campagne de Jean-Luc Mélenchon. À notre sens le problème est bien plus vaste que ça et notamment parce qu’il a été beaucoup question de la commission des comptes de campagne que Jean-Luc Mélenchon remet beaucoup en cause aujourd’hui. S’il peut notamment remettre en cause le rôle de cette commission c’est notamment parfois en s’appuyant sur notre travail parce qu’on a montré quelles étaient ses insuffisances et les trous dans la raquette qui existaient à ce niveau-là.

Macron et Mélenchon, deux poids deux mesures ?

Précisément ça nous amène aussi à un sujet qui est très largement abordés par les auditeurs c’est la différence de traitement entre les comptes de campagne de Jean-Luc Mélenchon et ceux d’Emmanuel Macron. “Avez-vous investigué avec autant de sérieux les comptes de campagne de Macron”, “où est la cellule d’enquête sur la Macronie ?”, “ça aurait été intéressant de mettre en perspective la compagne du seigneur des pauvres et celle du président des riches” : deux poids deux mesures, nous disent les auditeurs.

Sylvain Tronchet : Actuellement, des enquêtes sur la campagne d’Emmanuel Macron, on en a fait, il nous a été beaucoup reproché de ne pas enquêter sur les grosses ristournes de la campagne d’Emmanuel Macron, s'il y a un sujet aujourd’hui qui existe dans l’opinion publique autour des ristournes accordées par certaines entreprises à  Emmanuel Macron, c’est grâce au travail de deux médias, je le dis en toute modestie parce que c’est vrai c’est Mediapart et c’est nous. Toutes ces enquêtes sont disponibles. On travaille encore sur Emmanuel Macron personnellement j’ai travaillé sur d’autres aspects plus de communication d’organisation de la campagne d’Emmanuel Macron, je pense que Benoît en dira un mot et dans le même temps moi mon sujet c’est le financement politique donc je travaille sur le financement politique quel qu’il soit.

Benoît Collombat : Il faut revenir aux faits pour répondre à cette question. Nous avons réalisé deux enquêtes sur Jean-Luc Mélenchon consacré à ses comptes de campagne et à Sophia Chikirou, le 3 mars dernier et donc la semaine dernière sur Emmanuel Macron et son entourage proche nous avons réalisé 7 enquêtes en gros depuis un an. Il faut les citer rapidement les soupçons d’emploi fictif d’assistant parlementaire européen du MoDem, ça c’était en juin 2017. Il faut quand même rappeler à l’époque que François Bayrou, Garde des Sceaux, a appelé avant la diffusion de notre enquête Jacques Monin le responsable de la cellule investigation, ce qui quand même s'apparentait à une tentative de pression pour se plaindre de notre travail. Notez aussi que quelques jours plus tard François Bayrou devra démissionner ainsi que d’autres ministres du gouvernement, notamment Marielle de Sarnez et Sylvie Goulard. Nous avons réalisé une enquête sur comment Macron courtise les chasseurs, Emmanuel Macron l’homme qui murmure à l’oreille des catholiques, avec un décryptage sur son discours très controversé des bernardins dans lequel il appelait à réparer le lien entre l’église et l’État. Enquête sur des lobbys au cœur du pouvoir, enquête sur le bien-être animal, comment les lobbys et le ministre de l’agriculture ont eu la peau de Nicolas Hulot, enquête sur les jeunes avec Macron : histoire d’un hold-up politique avec Sylvain Tronchet. Et puis on mot encore justement sur cette enquête les comptes de campagne d’Emmanuel Macron parce que à l’époque c’est ton cas donc sur les prix cassés les nombreuses ristourne accordée par certaines entreprises nous a valu un communiqué rageur de la République en marche, à l’époque dirigée par Christophe Castaner, actuel ministre de l’intérieur, dans lequel nous étions qualifiés de “limiers” de Radio France et on nous accusait de monter en épingle des pseudos révélations pour jeter en épingle le doute sur une campagne.

Sophia Chikirou, la grande absente de cette enquête ?

Dans votre enquête, nous n’entendons pas Sophia Chikirou répondre à vos questions et cela n’a pas échappé aux auditeurs. Extrait d’un courrier reçu : “votre traitement de l’information est uniquement à charge, des objections factuelles de la France insoumise ne sont presque jamais évoquées, les points de vue des membres de la France insoumise ne sont pas sollicités…” 

La question est simple avez-vous proposé une interview à Sophia Chikirou ?

Sylvain Tronchet :  On le fait évidemment à chaque fois, on le fait pour des raisons déontologiques, de méthode également puisque nous les considérons comme des sources au même titre que les autres sources que nous réunissons et nous le faisons également pour des raisons légales parce que la loi nous l’impose de facto.
Dans le cas de Sophia Chikirou, je vais être très précis : quasiment trois semaines avant la diffusion de l’enquête je lui envoyé, et elle l’a reçu, une proposition d’interview dans laquelle je déclinais les thématiques. Il ne suffit pas de dire aux gens “bonjour je veux vous voir”, “bonjour j’aimerais parler avec vous de telle telle telle telle chose”. Elle m’a répondu quelques jours plus tard qu’elle ne le souhaitait pas. Je suis donc revenu vers elle une nouvelle fois sachant que ces mails s’accompagnent de messages vocaux sur son téléphone, de SMS, on passe par tous les moyens possibles pour être surs que le message soit bien reçu et quelques jours plus tard je lui ai donc renvoyé une liste de questions extrêmement précises, ce que Jean-Luc Mélenchon d’ailleurs caricature en disant “ils nous envoient des pages et des pages de questions comme ça après il peuvent  écrire : n’a pas souhaité répondre à nos questions”...Non, cela est fait précisément dans un souci de loyauté qui est celui qui consiste à dire “Bonjour, voici les éléments dont nous disposons, que nous apprêtons à publier, ils sont précis, ils sont factuels, et si vous le souhaitez vous pouvez y apporter des réponses précises et des réponses factuelles”. Elle n’a pas souhaité le faire. En désespoir de cause malgré tout quand même, j’ai contacté son avocat qui a fini par nous envoyer un communiqué de quelques lignes qui réfute toutes les accusations sans plus de précision nous avons publié in extenso.

Des chiffres sans comparatifs ?

Vous livrez des données chiffrées et voici ce que cela inspire aux auditeurs : “Merci de me dire combien a été facturé chez tous les candidats de l’élection présidentielle le directeur de campagne”, “votre propos aurait gagné en qualité si vous aviez donné des chiffres comparatifs”...Sylvain Tronchet, pourquoi ne pas l’avoir fait ?

Sylvain Tronchet : Alors d’abord notre enquête montre qu’il y a des choses qui, indépendamment de toute comparaison, sont chères.  L’exemple que je cite là et qui a été caricaturé et peut-être était-ce parce que je l’expliquais pas suffisamment précisément. De quoi parle-t-on ? On parle de la mise en ligne du fichier son d’un discours qui a déjà été tourné, ça consiste à extraire les fichiers sons et à charger ce son sur Internet sans montage, sans nettoyage, comme ça a pu être dit. Cette opération, je le maintiens, prend 5 à 10 minutes et c’est facturé 250 € hors-taxes et c’est très cher. Pourquoi est-ce que je ne le compare pas ? Parce que à ma connaissance et je l’ai fait vérifier et nous avons observé d’autres comptes de campagne. À ma connaissance personne d’autre ne facture cette opération de manière indépendante. Mediascop, la société de Sophia Chikirou, a réalisé sur cette campagne des choses qui sont très inhabituelles qu’on ne voit pas ailleurs, notamment cette méthode qui consiste à saucissonner les tranches de travail de salariés qui habituellement sont facturés au forfait jour, de façon à facturer des taches comme ça qui prennent 5 à 10 minutes ou une demi-heure à des prix qui nous paraissent très élevés. Nous le maintenons, ceci est factuel il faut comparer ce qui est comparable. L’équipe de Jean-Luc Mélenchon a ensuite exercé quelques comparaisons avec des vidéos, par exemple, il est toujours très périlleux de comparer une vidéo par rapport à une autre parce que on a jamais tout à fait le même nombre de jours de tournage, le même matériel qui est engagé, les gens qui interviennent dessus ne sont pas payés de la même manière, comparaison n’est pas toujours raison et justement nous sommes pas entrés dans dans ces points là parce que on essayé de le faire mais on était face à des choses qui ne nous semblait pas forcément comparables.

De plus, je le rappelle, et cela aussi est parfaitement décrit dans l’enquête, Médiascop n’est pas une société comme les autres. La société de Sophia Chikirou est une société qui n’a que très peu de charge, contrairement à une agence de com’ qui intervient sur la campagne de Benoît Hamon ou de François Fillon typiquement. C’est une société qui n’a pas de locaux, c’est une société qui refacture la plupart de ses charges directement à l’association de campagne et pour prendre l’exemple que cite votre auditeur : combien sont payés les directeurs de la communication, combien est-ce qu’ils sont payés ailleurs ? Et bien partout ailleurs, les directeurs de communication sont salariés directement à l’association de campagne qui présente leur bulletin de salaire à la commission des comptes de campagne, qui rembourse le bulletin de salaire, c’est-à-dire qu’on sait que c’est remboursé à l’euro près. Voilà. Chez Jean-Luc Mélenchon, et seulement chez Jean-Luc Mélenchon, la directrice de la communication n’est pas salariée de l’association de campagne c’est très étonnant, elle fait intervenir sa propre société sur la campagne, elle est à la fois donneuse d’ordre et fournisseur et elle se paie in fine en tant que présidente de la société. La question c’est de savoir combien.

La conférence de presse du 19 octobre

Autre question posée par Roland : “Jean-Luc Mélenchon a donné une conférence de presse le 19 octobre au cours de laquelle il s’exprime très clairement et très précisément sur ses comptes de campagne et le coût des prestations de Médiascop pourquoi ne pas avoir relayé une seule fois ses propos, pour moi cela s’appelle de la désinformation.”

Que répondez-vous à cet auditeur Sylvain Tronchet ?

Sylvain Tronchet : Y’a un temps pour l’enquête, le matin on sort notre enquête, dès 13 heures, autant je me souviens dans le journal de 13 heures de France Inter il y avait une première réaction de la France insoumise, y’a le boulot de la cellule investigation et puis y’a ce que font derrière les services politiques, les journaux, et je crois que la parole de Jean-Luc Mélenchon et des cadres de la France insoumise a été largement relayée.

Benoît Collombat : Autre élément d’explication, la cellule investigation de Radio France, nous sommes une cellule transversale c’est-à-dire que nous travaillons pour toutes les chaînes de Radio France. On est en quelque sorte une rédaction au sein des rédactions c’est-à-dire que nous travaillons pour toutes les chaînes en plus des journaux qui traitent évidemment l’actualité.

Votre enquête a généré beaucoup de critiques on l’a entendu, mais pas seulement parce que nous avons aussi reçu des mails très élogieux sur ce travail d’enquête avec notamment Alain qui écrit : “vous êtes pour moi le Canard enchaîné audio ce qui est un compliment !”

Les invités
L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.