« Vous n’interrogez que le pouvoir en place au risque de passer de radio publique à radio d’État » : les messages sur la couverture de l'actualité politique sont nombreux. Pour répondre aux auditeurs, la médiatrice reçoit Thomas Legrand, journaliste et éditorialiste, et Yaël Goosz, chef du service politique.

Lorsque vous m’écrivez il apparaît clairement que la politique et Emmanuel Macron figurent parmi vos sujets de prédilection. Et en ce mois de novembre autant dire que l'actualité vous a inspiré si j'en juge le nombre de mails reçus : plus de 18 000. Novembre, un mois de batailles qui a débuté par une itinérance mémorielle et s'achève par des blocages de ronds-points. Cette réalité,  il revient aux journalistes politiques de la décrire, de la transmettre, de l'analyser. Mais pour cela sont-ils réellement indépendants ? Subissent-ils des pressions ? Sont-ils proches du pouvoir ? Ou membres d'un parti ? Autant de questions, de courriers dans lesquels on retrouve régulièrement Emmanuel Macron ?

Différence entre éditorialiste et journaliste

« Thomas Legrand, Yaël Goosz cachent leurs cartes de militants politiques derrière leur carte de presse. Les chroniques politiques sont aux mains de militants, c’est intolérable en journalisme »

Thomas Legrand

Thomas Legrand : Nous ne sommes pas encartés. L'auditeur doit imaginer que nous sommes "encartés mentalement" dans un parti, mais ce n'est pas vrai.

Yaël Goosz : C'est une conviction que je me suis faite dès ma première année de Sciences Politiques à Rennes : c'est que si j'avais une carte dans un parti politique, je serais décrédibilisé en tant que journaliste, sauf à travailler dans un média d'opinion : ce que n'est pas France Inter.

Y-a-t-il ici une confusion entre le rôle d'un journaliste et celui d'un éditorialiste ?

Thomas Legrand : Un éditorialiste c'est un journaliste. Dans un média engagé, c'est un édito d'opinion. Dans un service public, ce n'est pas un édito d'opinion, je fais la différence entre l'opinion et le point de vue. J'ai des opinions, mais mon édito est un édito de point de vue. J'essaie de me décaler des faits existants pour qu'on puisse le voir sous un autre angle. Concernant Emmanuel Macron, je cherche la cohérence.

Un parti-pris à France Inter ?

Michel, un auditeur, écrit : "Lorsqu’il y a des dîners à la maison,  la question revient toujours : « France Inter a-t-il un parti-pris » ?" 

Thomas Legrand, Yael Goosz, vous ne participez pas aux dîners organisés par cet auditeur mais si c’était le cas que pourriez-vous lui répondre ?

Yaël Goosz : On est soumis à des règles du CSA qui exigent pluralisme et équilibre. Si vous avez une impression de répétition de ministres dit "macronistes" c'est parce que depuis le 1er janvier 2018 il faut respecter 33% du temps d'antenne pour l'exécutif. Les deux tiers du temps restant sont à partager entre tous les autres partis politiques. On ne fait que respecter les règles.

France Inter : "Radio Macron" ?

France Inter serait une Radio Pro Macron, c’est une conviction partagée par les auditeurs qui nous écrivent.
Hélène par exemple : "J'entends aux infos de 13h qu'une ministre, Elisabeth Borne, est invitée ce soir au téléphone sonne et demain matin une autre ministre, Agnès Buzyn, chez Nicolas Demorand. Et là je me dis que vraiment la radio que j'écoute quasiment toute la journée est devenue Radio Macron.... Pratiquement tous les matins nous avons droit à un député en marche ou à un ministre d’Emmanuel Macron. Merci de mettre un peu de diversité sur cette radio publique !"

Yaël Goosz : C'est le pouvoir qui gouverne en ce moment, et nous on les passe au grill. C'est un travail extrêmement exigeant pour les journalistes que nous sommes. Il faut rechercher dans les archives, regarder les rapports, est-ce qu'ils sont en cohérence avec leurs programmes ?

Thomas Legrand : Ils ne sont pas là tous les matins. Il y a une chose quand on est auditeur : quand quelque chose nous énerve, on le retient beaucoup plus.

Emmanuel Macron, sa spécificité

Emmanuel Macron voulait une parole rare, des discours plutôt que des interviews et avoir une grande maîtrise des règles du jeu médiatique… Est-ce que cette manière d’agir complexifie votre travail ? Le rend plus intéressant ? Est ce que cela fait de ce président un « sujet/ un objet médiatique » hors norme, à part ?

Thomas Legrand : Il s'est fait élire d'une façon très personnaliste plus que sur des idées. Cela le met encore plus au centre de tout. C'est pour cela qu'on a cette impression d'omniprésence du Président, même quand il ne parle pas. Mais ce n'est pas pour ça qu'il n'est pas critiqué, "challengé"... On se fait autant allumer par nos auditeurs qui trouvent qu'on est trop anti-macronien. Cet équilibre-là prouve que nous sommes sur une crête.

Manque de profondeur des analyses

Gaël, un auditeur observe que « la recherche de la petite phrase polémique est devenu le Graal du journaliste jusque dans les émissions d'analyse qui sont censés traiter l'information avec plus de recul. Quand allez-vous vous réveiller et choisir d'apporter votre pierre a l'évolution positive de notre société par votre travail journalistique au lieu de vous mettre au niveau des réseaux sociaux pour la laisser se complaire dans son penchant pour les "ragots"? »

Yaël Goosz : Je revendique le décryptage de ces petites phrases. La politique ce sont des mots : dans ces phrases il y a un enjeu d'action politique et disent des choses sur leur stratégie.

Vocabulaire

De nombreux reproches sur la reprise des éléments de langage de la communication présidentielle et en ce mois de novembre l’emploi massif d’ « itinérance mémorielle » a été très fortement critiqué.Etienne écrit : _"Itinérance de mémoire par-ci, itinérance de mémoire par-là ... En langue Française normale on aurait dit déplacement commémoratif, mais ça doit être trop ringard, pas disruptif, pas en marche, pas nouveau monde. Journaliste n'est-ce pas une profession qui doit faire preuve d'un esprit critique supérieur à la moyenne ? Les journalistes de Radio France ont ils de l'esprit critique ?"Et au sujet de ces éléments de langage, Jean Luc considère que : « Pour pouvoir faire partie de l'élite intellectuelle bobo-parisienne qui intervient sur les ondes de la radio publique, autrement dit, les journalistes, experts en communication, membres de think tank, économistes et autres spécialistes...il faut venir avec son catalogue d'éléments de langage formatés.., les intervenants se doivent d'énoncer un minimum d'expressions emphatiques telles que "jupitérien", "macronisme", "verticalité", "maître des horloges", "en-même temps"... et l'incontournable "Nouveau Monde/ancien monde". Tout ceci est irritant et pathétique conclut-il »._Comment expliquez-vous que tout ce vocabulaire contamine les analyses politiques ?

Thomas Legrand : J'ai l'impression de faire une chronique sur deux sur la sémantique. Expliquer pourquoi Emmanuel Macron ou les macroniens utilisent ces mots-là. On utilise les mots qu'ils utilisent en signifiant que ce sont des éléments de langage. Les auditeurs arrivent à décrypter.

Yaël Goosz : En presse écrite, vous verriez des guillemets. Nous on essaie de mettre un ton. C'est tout à fait sarcastique.

Humoristes et politique

Guy : _« J'ai 68 ans et j'ai fêté les 50 ans de mai 68 ! J'ai donc connu l'ORTF... Depuis plusieurs mois déjà vous consacrez en majeure partie vos programmes à la promotion des ministres du gouvernement, je vous signale que c'est la raison pour laquelle nous avons boycotté l'ORTF. Mais continuez, si ça vous amuse… Heureusement les humoristes Charline, Vizorek, François Morel, Guillaume Meurice,...relèvent le niveau conservateur de vos ondes. »_Les auditeurs estiment que la liberté des humoristes est beaucoup plus affirmée que la vôtre puisque sous couvert d’humour et d’insolence ils véhiculent des opinions et ne sont pas à tenus à un droit de réserve. Est-ce que les journalistes aimeraient parfois franchir des lignes comme le font les humoristes ?

Yaël Goosz : La différence avec les humoristes ? On ne fait pas le même métier, on ne fait pas d'humour on est là pour faire comprendre. On a l'entière liberté de dire ce que l'on veut, dans le cadre de notre métier : analyser des réalités factuelles.

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