Nous connaissons tous ce proverbe anglo saxon : « Curiosity killed the cat » la curiosité a tué le chat, un proverbe qui tendrait à nous inciter à la prudence quant à notre désir de savoir ou d’aller vérifier les choses par nous-mêmes.

Mais s’il est un domaine où le fait d’être curieux de tout peut vraiment faire avancer les choses, c’est bien celui du vivant, et donc forcément celui de l’agriculture.

Depuis que nous produisons notre alimentation, depuis le néolithique donc, c’est bien la curiosité et le besoin de comprendre qui, pendant des millénaires, nous ont permis d’avancer dans le savoir et la compréhension et ainsi de faire progresser nos pratiques pour obtenir de meilleurs résultats.

On pourrait donc penser de façon légitime que tous les acteurs impliqués dans l’agriculture sont animés en permanence par cette soif de comprendre le vivant afin de travailler au mieux avec lui.

Vous dites « on pourrait penser » est-ce que cela veut dire que ce n’est pas le cas ? 

Disons que ce n’est pas si facile que ça.

Vous savez bien qu’en agriculture comme dans beaucoup de domaines, les pionniers se retrouvent vite le dos criblé de flèches. 

On n’aime pas trop ceux qui remettent l’ordre des choses en question, même s’il s’avère qu’ils ont simplement un peu d’avance.

Mais, être curieux ne veut pas forcément dire être révolutionnaire ? 

Pas forcément mais souvent quand même.

La curiosité, le désir de comprendre, amène souvent à expérimenter du neuf et, si ça marche, à envoyer l’ancien aux oubliettes.

En fait, la curiosité est foncièrement subversive en cela qu’elle remet en question l’ordre établi. 

Or s’il y a un domaine où l’ordre établi ne supporte guère d’être bousculé, c’est bien l’agriculture. 

Et on peut le comprendre, l’agriculture c’est vital pour tout le monde, on ne peut donc pas s’amuser à tout chambouler, les conséquences en seraient trop importantes.

Mais pourtant l’agriculture n’a jamais cessé d’évoluer au cours de l’Histoire, non ?

Absolument et c’est même à ces évolutions que nous devons d’être toujours là, de plus en plus nombreux et mangeant, grosso modo à notre faim.

Mais chaque fois que cette agriculture évolue, c’est toujours pour s’adapter le mieux possible aux impératifs de son époque.

Et c’est bien grâce à la curiosité de ses acteurs que cela a été possible tout au long de notre Histoire.

Nous n’avons évidemment pas le temps ici de raconter toute l’histoire agricole mais nous devons reconnaître les efforts incessants de ses acteurs pour coller aux besoins de leur époque.

Même si ce qui a marché un temps nous paraît obsolète voire dangereux aujourd’hui, il nous faut réaliser qu’en général cela a été conçu et réalisé pour répondre à des besoins réels et que cela a fonctionné.

La curiosité n’est donc pas un « vilain défaut » ?

Certes non, j’aimerais vous faire part du point de vue d’un jeune ingénieur agronome, Alexandre Boidron, qui passe l’essentiel de son temps à animer des groupes d’agriculteurs désireux de faire avancer leurs pratiques dans le bon sens, à savoir celui de l’agriculture du Vivant, l’agroécologie.

Voilà ce qu’il m’a dit :

« La curiosité c’est avant tout la capacité à se laisser surprendre, à accepter de vivre ce que l’on n’a pas l’habitude de vivre, de goûter, de toucher, d’observer ce qui n’est pas « classique » au sens de nos conventions.

Et c’est cette pression de la convention sociale qui rend difficile le fait d’être curieux.

Être curieux, c’est donc la capacité à sortir du cadre malgré soi, ou bien, si on va encore plus loin, volontairement. 

On accepte de faire autrement, les éléments nous y amènent, nous y forcent presque et ce n’était pas prévu. 

On prend la décision dès le début d’expérimenter en pleine conscience. 

Et, bien sûr, en parallèle à cette capacité à se laisser surprendre, il y a la capacité à observer. 

Puisqu’on accepte ce qui sort de la convention, on apprend à observer ce que d’habitude on n’observe pas puisque ce n’est pas dans notre cadre, ni ce que l’on cherche ou ce que l’on a envie de voir »

Être curieux ça serait donc aussi être humble ?

Certainement, Alexandre Boidron ajoute d’ailleurs que dès que l’on touche au Vivant, on est dans un monde instable et peu prévisible, qui mute tout le temps.

Donc, si on n’est pas prêt à se faire surprendre et à l’accepter, on ne peut pas travailler avec le Vivant qui lui, aura toujours un coup d’avance sur nous.

L’agriculteur du Vivant doit avant tout être résilient, c’est un besoin de lâcher prise, de dire : « Je ne contrôle pas tout et mon métier n’est pas de tout contrôler, bien au contraire, le Vivant sait très bien ce qu’il fait, à moi de le comprendre, de l’accompagner et d’en tirer parti »

Je vous propose d’ailleurs une prochaine fois d’écouter ce brillant jeune homme nous parler d’expérimentation, vous verrez, c’est passionnant.

En attendant, gardons notre sens de l’humus et soyons curieux de tout.

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  • Arnaud DaguinAncien chef étoilé, expert en stratégie alimentaire
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