Le Premier Ministre Jean Castex a finalement pris la parole vendredi dernier pour ne pas annoncer de reconfinement mais une série de mesures contraignantes : fermeture des frontières extérieures à l’Union européenne et des commerces de plus de 20 000 mètres carrés. En attendant de voir comment évolue l’épidémie.

Couvre-feu contre confinement : sommes-nous au bord de péter les plombs ?
Couvre-feu contre confinement : sommes-nous au bord de péter les plombs ? © Getty / evrim ertik

Ce matin, le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal a redonné un peu d’espoir. « Le couvre-feu a un effet », a-t-il expliqué, affirmant « une décélération de l’épidémie » ces derniers jours. Une option à laquelle l’exécutif tente de donner ses chances, conscient des répercussions psychologiques d’un reconfinement : une semaine après le premier confinement, en mars dernier, l’agence Santé publique France indiquait un taux d’anxiété de 26,7% parmi la population, soit le double qu’en 2017 à la même période.

Après un an de restrictions sanitaires, la lassitude et l'absence de perspectives engendrent des tentations à la désobéissance. Et c'est bien le taux d’acceptabilité d’un troisième confinement qui explique les hésitations du gouvernement. 

Un sondage Ifop publié par le Journal du Dimanche ce week end révèle que 60% des Français adhèrent à l’idée d’un reconfinement pour contrer la propagation du Covid-19. Si l’interdiction de se déplacer entre départements et la fermeture de tous les lieux culturels est aussi majoritairement approuvée, la plupart des sondés est opposée à la fermeture des établissements scolaires (57%) et plus encore à celle des commerces non alimentaires (63%). 

Avec nous pour en parler  :

  • Jérôme Fourquet est directeur du pôle opinion de l’Ifop. Il est l'auteur de l'Archipel français. Naissance d'une nation multiple et divisée au Seuil (2019).
  • Nicolas Hoertel est psychiatre et modélisateur à l’AP-HP. 

Extraits de l'entretien ci-dessous

Les Français respectent les règles

Jérôme Fourquet : "Le président de la République avait eu cette formule de "peuple de Gaulois réfractaires". On s'aperçoit qu'avec l'inquiétude que génère ce virus (en plus du sens des responsabilités), une grande majorité de nos concitoyens appliquent ces gestes barrières". 

Par exemple, "nous avons réalisé un sondage ce week-end pour L'Express, qui montre que :

  • 72% des Français nous disent qu'ils appliqueraient quasiment à la lettre les nouvelles consignes si elles venaient à être prises dans le cadre d'un troisième confinement 
  • 23% déclarent qu'ils les respecteraient globalement, tout en prenant quelques marge de liberté 
  • 5% seulement seraient dans un comportement beaucoup plus frondeur et défiant"

Un sentiment croissant d'épuisement

Nicolas Hoertel : 

"C'est tout simplement insupportable de faire le constat que moi, à l'échelle individuelle, je suis incapable de contrôler cette situation. Ça peut générer de la souffrance."

Ce qui renforce le sentiment d'insécurité, c'est aussi les rebondissements ces derniers mois : "on nous expliquait dans un premier temps qu'il y aurait un confinement de deux semaines, il a été finalement allongé à huit semaines. Il y a eu un espoir qu'avec l'été il puisse y avoir une diminution de cette épidémie et puis, finalement, on se retrouve dans une situation où l'épidémie bat son plein, avec cette inquiétude : qu'est-ce que nous réservera l'avenir ? On commencé vaccination et puis, on se rend compte qu'il y a d'autres difficultés (la capacité de production, les centres de vaccination, etc.)… On a cette illusion d'une reprise de contrôle, à un moment, ça a créé un épuisement

Je pense en tout cas qu'il faut essayer d'accepter qu'on ne peut pas tout contrôler, essayer de ne pas se focaliser sur tout ce qui nous manque (aller boire, aller au restaurant avec des amis..), se détourner de pensées négatives pour progressivement les substituer par des pensées plus positives, même si c'est difficile".

Pour les précédentes mesures il y avait des dates ; "là, il n'y a plus de dates" souligne Jérôme Fourquet. "Je pense qu'en terme de thérapie, c'est important aussi de fixer un cap. Or là, l'horizon c'est « éventuellement cet été si l'acheminement des vaccins se fait correctement, si les nouveaux variants ne sont pas résistants aux nouveaux vaccins ». 

On avait vu que pendant le premier confinement, quand le président de la République avait annoncé la date de sortie du confinement, alors même qu'on enchaînait les reprises de confinement, eh bien le moral était reparti à la hausse parce qu'enfin, il y avait une perspective qui se dessinait

Je pense qu'il y a un double effet : c'est à la fois l'accumulation qui nous écrase, qui nous fatigue, et l'absence de perspectives qui nous démoralise"

Nicolas Hoertel : "Beaucoup de psychiatres ont alerté par rapport à qu'on voyait simplement dans les services. Oui, ça a généré des taux d'anxiété élevés.

En pratique, c'est plus que ça : on prenait vite conscience que les plus âgés allaient souffrir, ce qui a étonné ce sont les jeunes (enfants, adolescents, étudiants...) : il y a une souffrance terrible dans cette population. Et il s'agit d'en tenir compte". 

Les mesures sont-elles trop globales à travers la France ?

"On peut défendre les deux points de vue" estime Jérôme Fourquet, "le gouvernement sera sous le feu des critiques diamétralement opposées en fonction du point de vue qu'on retiendra". 

Premier confinement : "On met une chape de plomb identique de Strasbourg à Brest. "Mais pourquoi Brest alors que le virus frappe surtout le grand Est ?" Parce que pour une acceptabilité sociale, il faut que tout le pays soit soit confiné, la même règle va être pour tous les autres. 

Deuxième confinement : le gouvernement a essayé de faire un peu du "sur-mesure" avec les problèmes de seuils que ça engendre (Pourquoi Marseille et pas une autre ville? Et qu'est-ce qu'il se passe dans la commune qui est à 3 km seulement de la zone frontière ? Etc.) . 

Dans tous les cas, on va voir, on va avoir des difficultés. 

Ce qui ressort aussi, c'est que la société française n'est plus prête à accepter un certain nombre de décès sur une vague épidémique. 

On a beaucoup parlé de la grippe de Hong-Kong qui avait traversé l'Europe et les Etats-Unis en 1968 - 69, qui était passée très inaperçue dans la population puisqu'à l'époque, on disait « Voilà, il y a une grippe qui a un peu plus forte que d'habitude, c'est un peu dans l'ordre des choses que mort s'ensuive ». Aujourd'hui, cette mort n'est plus acceptée collectivement- un peu comme, sur un autre registre, le concept de conflit avec zéro mort en opérations extérieures". 

Aucun gouvernement (et l'opinion publique serait aussi très embarrassée) n'est prêt à assister au spectacle de médecins qui seraient obligés de choisir dans une salle de réanimation entre tel ou tel patient donc tout est fait pour éviter d'en arriver là. Une certaine fatalité n'est plus aujourd'hui de mise. Mais du coup, ça a des conséquences en cascade qui sont absolument énormes (suicides suite au confinement…). Ce qui est sûr, c'est qu'on est partis avec ce paramètre mais qu'on est en train de mesurer les conséquences en cascade de ce choix collectif".

Une désolidarisation qui s'installe

On entend beaucoup "Les gens ne sont pas responsables. Moi, je fais des efforts, mais les gens ne sont pas responsables". Il y avait une forme de solidarité pendant le confinement (les applaudissements, les apéros de pallier…). Ça aussi, ça a complètement disparu. Et on regarde plus ce que fait le voisin : qui met mal son masque, qui ne devrait pas être là alors qu'il est là, etc. 

Jérôme Fourquet : "Psychologiquement, je pense que c'est assez bien documenté : 

Quand le moral est en berne, il y a une aigreur, un énervement qui va être plus fréquent. On va plutôt voir dans l'autre une menace potentielle plutôt qu'un soutien.

Néanmoins, on voit que collectivement, les Français jouent le jeu. Même s'il y a des gens qui qui ne respectent pas les règles, globalement on est plutôt dans une bonne épure. Mais la tension, palpable, est dans l'air parce qu'il y a un effet de saturation". 

Confinement : un dernier avant la "libération" ?

Jérôme Fourquet : "On commence à avoir du recul puisque on a déjà vécu deux confinements. L'été dernier, on pensait que tout cela était loin derrière nous, et maintenant l'épidémie nous a rattrapés. Donc je pense que cela, beaucoup de Français l'ont bien en tête. Mais il y a sans doute un ressort psychologique, on le voit dans nos enquêtes, « On va en baver un bon coup [avec un troisième confinement] et puis ensuite, tout ça sera derrière nous ». Sauf que c'est pas exactement comme ça que ça se passe. 

[...] Un point très important : l'introduction du vaccin dans le débat a fait naître énormément d'enthousiasme et d'espoir. Donc, je pense que les taux de population qui seraient favorables à un troisième confinement, il faut aussi y voir « On fait un dernier effort pour faire la soudure en attendant que la campagne vaccinale porte ses fruits ».

Tant qu'une certaine fraction de la population n'aura pas été vaccinée, il n'est absolument pas envisageable de lever les mesures de protection. 

Ça, c'est un paramètre qui est central. Et même, il ne faut pas relâcher sa vigilance dans cette période. Ce n'est pas l'arrivée des vaccins maintenant qui doit nous faire relâcher les mesures actuelles". 

Nicolas Hoertel : "Ce qu'on sait maintenant, c'est qu'avec un confinement, on fige une situation mais on arrête pas l'épidémie. Et même, je dirais que plus la durée du confinement est longue, plus on va décaler la reprise épidémique. On ne fait que décaler les choses" parce qu'on a besoin de faire respirer les hôpitaux, qu'on a besoin que les soignants puissent travailler dans de bonnes conditions - ce qui était indispensable au moins au mois de mars et qui le sera peut-être dans la semaine qui vient. 

Politique : une montée en puissance des extrêmes avec les confinements

On a beaucoup vu que les plus réfractaires étaient aux extrêmes, droite ou gauche. Il y a des mouvements qui sont en train de monter en Europe. 

Jérôme Fourquet : "C'est sans doute ça aussi qui a présidé au fait qu'on ne reconfirme pas tout de suite

Maintenant, les données d'enquête dont on dispose montrent que les appels à la désobéissance civile aujourd'hui ne font pas recette. Ce n'est parce qu'il y a quelques dizaines de milliers de like ou de relais sur les réseaux sociaux que ça veut dire quelque chose. On est majoritairement une fois sur une forme d'acceptation résignée".

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