De manière trop hâtive pour certains, la France se tourne vers l'après, vers le déconfinement. Dans ce casse-tête, ceux qui savent, les représentants de la médecine, sont consultés en priorité.

 Déconfinement : que dit la médecine ? Ici : jogging à Paris.
Déconfinement : que dit la médecine ? Ici : jogging à Paris. © Maxppp / Christophe Petit Tesson

Comment se déconfiner ? Sûrement pas tout le monde de la même façon en même temps, déclare le Premier Ministre. Mais alors comment ? Par tranches d'âges, par régions ? Les scénarios sont tous à l'étude, au moment où le pays entame sa quatrième semaine de confinement.

Les scientifiques, les médecins, les professionnels de santé sont évidemment les premiers consultés. Dans un communiqué de l'Académie Nationale de Médecine daté du 5 avril, est préconisé le scénario d'un déconfinement graduel, par région.

Comment le déconfinement va-t-il s'organiser ? Quels sont les scénarios à l'étude ? Dans combien de temps peut-on espérer un retour à la normale ? Quels sont les risques ? 

Extraits de l'émission

Peut-on commencer par déconfiner ceux qui sont guéris du coronavirus ?

Pourquoi, lorsqu'on a été atteint et qu'on est guéri, on ne peut pas sortir très tranquillement?

Réponse de Jean Sibilia, doyen de la fac de médecine de Strasbourg : "Effectivement, quand on est guéri, on n'est pas contaminable ni contaminant, en théorie. Mais il y a quand même deux éléments clés :

  • Tout d'abord bien définir que vous êtes guéri et que vous êtes protégé par votre propre immunité - et c'est une donnée qui n'est pas encore stabilisée. Pour être très clair, après une infection liée à un virus, il est logique que le système immunitaire produise des anticorps, dont des anticorps dits "protecteurs"... Encore faut-il le prouver. Il faut que ces anticorps persistent plusieurs semaines, plusieurs mois pour que vous soyez définitivement protégés. Ca se mesure : il faut les tests, et être capable de bien valider la qualité de ces tests (et c'est encore un sujet en discussion).  
  • Deuxième élément de réflexion très simple : on ne peut pas réfléchir aux stratégies de déconfinement individuellement. Le déconfinement, c'est une stratégie globale de population et pas d'individus"

On ne sait pas aujourd'hui si un malade du covid-19 est "bien guéri" ?

Jean Sibilia : _"_La notion de guérison est d'abord une notion de "Je n'ai plus de symptômes apparents" (fièvre, mal à la tête, etc.) Aujourd'hui, il reste quand même à prouver (parce qu'on a des éléments évidemment contradictoires) que vous n'êtes pas encore porteurs d'une quantité suffisante d'un virus contaminant notamment par vos projections (la salive, les expectorations, voire par les selles). Vous voyez, il y a quand même une prudence à avoir. On a des éléments rassurants. Mais on n'a pas absolument la certitude d'une guérison en matière de projection virale.  

Indépendamment de ça, a-t-on une immunité totalement protectrice ? C'est très vraisemblable. On a des données préliminaires qui montrent que les gens qui ont été infectés et dont on a la certitude de l'infection par l'identification du virus : l'énorme majorité de ces gens-là développent des anticorps. Sont-ils suffisants ? Sont-ils en quantité suffisante ? Sont-ils neutralisants (c'est-à-dire "protecteurs") ? C'est une autre question. Il y a quand même quelques incertitudes qu'il faudra affiner avant de répondre "oui" formellement à la question posée. 

Comment savoir si on a fabriqué assez d'anticorps pour ne plus être contagieux ?

Anne-Claude Crémieux, infectiologue dans le service des maladies infectieuses de l'hôpital Raymond Poincaré : _"_Aujourd'hui, il y a une course absolument effrénée des différents laboratoires pour mettre au point cette technique, c'est-à-dire bien identifier ces anticorps qui nous protègent, mais ce n'est pas parfaitement au point. Il y a plusieurs techniques, plusieurs protéines qui sont ciblées par ces anticorps, et donc, c'est clair que le jour où (c'est une question de semaines) on a la sérologie qui démontre que quelqu'un a des anticorps protecteurs, on a fait un grand pas. Raison pour laquelle tous les pays essayent de pré acheter ces tests sérologiques.  

L'un des intérêts, c'est de pouvoir identifier les personnes qui sont protégées. C'est essentiel notamment pour le personnel soignant parce qu'effectivement, on va avoir des gens qui vont pouvoir être mis au contact de malades sans risquer non seulement d'être infectés, mais aussi de propager le virus. Car un des problèmes, c'est qu'un personnel soignant infecté peut transmettre à ses patients.  

Il y a aussi l'idée que les personnes qui sont protégées seront des personnes qui vont pouvoir de nouveau retravailler plus rapidement. Et par conséquent, accélérer une certaine reprise de l'activité et c'est pour ça que c'est un enjeu absolument considérable".

Est-ce que les asymptomatiques fabriquent autant d'anticorps que les autres malades du covid-19 ?

Anne-Claude Crémieux : "Probablement, oui. On sait que toute forme de portage de l'infection va entraîner une fabrication d'anticorps. Maintenant, est-ce que ces anticorps neutralisants seront à des taux plus élevés selon les symptômes ? Ça reste encore pas très bien défini. 

Au bout de combien de temps après les symptômes peut-on dire qu'on n'est plus porteur du virus ?

Anne-Claude Crémieux : _"_Ça, on commence à l'approcher. Des tests nous montrent qu'il y a la présence du génome du virus, mais ce qu'on cherche, c'est pas tellement de savoir s'il y a la présence du génome du virus, c'est savoir si ce virus est vivant. Donc, c'est quelque chose que l'on est en train d'apprendre

Aujourd'hui, on est en train de définir les périodes de contagiosité et évidemment, un des problèmes qu'on a avec ce déficit en tests, c'est qu'aujourd'hui, on ne teste pas les personnes après leur infection. On est un peu à l'aveugle. Quand on aura beaucoup plus de tests, on pourra faire des tests systématiques aux personnes qui sortiront d'une infection".

Quels sont les types de tests ? 

Jean Sibilia : _"_Il y a deux types de tests très différents.

  • Les tests [biologiques], dont on a parlé jusqu'à présent sont des tests qui permettent de détecter directement le virus. [...] Vous allez chercher le virus dans les sécrétions où le virus prolifère, c'est-à-dire au fond des fosses nasales, potentiellement dans la salive ou dans d'autres liquides biologiques. Vous allez chercher le virus chez des gens qui ont, généralement, des symptômes. 
  • La deuxième série de tests, c'est ceux dont on parle aujourd'hui, sont des tests qui n'ont rien à voir avec ces tests directs, mais qui sont des tests [sérologiques] qui vont tester la réponse immunitaire de l'individu infecté. On recherche des anticorps. C'est tout à fait différent. 

Immunité collective : sait-on combien de personnes aujourd'hui ont rencontré le virus ?

Anne-Claude Crémieux : _"_Aujourd'hui, on n'a pas vraiment de précisions sur le niveau d'immunité [...] C'est aussi un des intérêts majeurs de ces tests sérologiques  : voir quel est le niveau d'immunité de la population"

Peut-on tester un échantillon de population, région par région ?

Anne-Claude Crémieux : "On va très vraisemblablement essayer de trouver une façon d'avoir un échantillon représentatif dans les différentes régions géographiques de façon à avoir des résultats assez rapides". 

Une sortie du confinement dans... 18 mois ?

Selon l'étude britannique de Ferguson, de l'Imperial College, 3% seulement de la population française a rencontré le virus. L'étude dit aussi qu'il y aurait des périodes de stop-and-go, c'est-à-dire des périodes différenciées qui ne sont pas forcément d'ailleurs des périodes de reconfinement, mais qui pourraient être des périodes où, à nouveau, on est obligé de respecter les fameuses distances de distanciation. Et ce pendant 18 mois

Anne-Claude Crémieux : "D'abord, c'est une étude qui s'arrête mi-mars. Depuis, il y a eu beaucoup de patients"

Jean Sibilia : "Les choses dont on a à peu près une certaine certitude, c'est qu'on n'est pas au 60% d'immunisation collective. Même si ça n'est pas 3%, même si c'est 6%... On n'est pas autour de 60%. 

On a quand même quelques données françaises très préliminaires (donc il faut les prendre avec beaucoup de pincettes et de prudence) dans des zones cluster comme l'Oise, ou l'Alsace.

La première observation qui est une certitude, c'est que nous n'aurons pas une majorité de population immunisée. Deuxième certitude : le virus ne vit que par le passage inter humains (en tout cas, dans cette situation de pandémie), et donc, il y aura la possibilité d'une deuxième ou d'une troisième vague. 

En tout cas, les populations dites "naïves" sont là, donc c'est possible.

Après, je crois qu'il y a un certain nombre d'éléments qui peuvent nous rendre un petit peu plus optimistes (vous voyez, je suis prudent) et qui s'écartent de l'hypothèse très pessimiste de l'Imperial College (qui dit depuis le début 'Il va avoir confiner 18 mois jusqu'au vaccin"). Je pense que ça, c'est une stimulation qui a de la valeur, mais qui n'est qu'une simulation. Donc, je pense qu'on peut imaginer - mais soyons là aussi vraiment humbles - on peut imaginer qu'à partir du moment où le virus s'arrête de circuler de façon massive et que par la méthode de confinement, on observe une diminution des cas contacts, des cas symptomatiques, des malades qui passent en réanimation... (Il va falloir du temps quand même. Vous imaginez bien qu'aujourd'hui, même si les chiffres baissent, il va falloir attendre 3 à 6 semaines avant d'observer un vrai ralentissement majeur du passage du virus) Mais à ce stade-là, on peut parfaitement imaginer revenir à une situation où, premièrement, et c'est très important :

Il va falloir maintenir des mesures de distanciation sociale et des mesures d'hygiène élémentaires (les gestes barrières).

Ça, on n'y coupera pas jusqu'à la fin de l'année, notamment à l'automne. 

Imaginez le scénario d'une reprise du deuxième vague du covid-19 et d'une épidémie de grippe saisonnière en même temps, en novembre / décembre... Il faudrait peut être éviter ça pour nos réanimateurs. 

Il faudra de toute façon maintenir ces mesures de bon sens, de façon socialement acceptable, sans aller dans un confinement comme le confinement actuel. Et, deuxième mesure très importante :

Il faudra aussi tester tous les sujets symptomatiques et leurs contacts, et les isoler de telle sorte que tous les mini cluster qui vont naître (et il y en aura), puisse être traités préventivement.

Dans un monde idéal, combien de masques faut-il par personne et par jour? 

Jean Sibilia : La communication sur les masques est terriblement compliquée. Ca ne peut pas se résumer en "tout le monde met un masque" ou "seuls les soignants mettent un masque". Je pense que ça mérite une explication.  

Le port du masque permanent, toute la journée, seul dans votre voiture ou seul dans la rue, n'est pas légitime. En revanche, il faut que chacun ait un stock de masques pour pouvoir se masquer dès qu'il a un contact social nécessaire (faire ses courses..) Pour chaque contact social, quel qu'il soit, petits groupes, moyens groupes, il faut être capable de se masquer. 

La première mesure, les infectiologues l'ont bien rappelé, c'est d'abord la distanciation sociale, d'abord les mesures barrières et le masque en supplément. Mais ça viendra. Et il le faut dans tous les métiers exposés, toutes les situations exposées. 

Alors, est-ce que c'est du masque tissulaire auto formé ? Est ce que c'est du masque chirurgical ? On peut discuter. 

Clairement, un moment donné, la pratique et la réalité vous rattrapent : il n'est pas imaginable que chacun consomme deux masques par jour. C'est techniquement impossible.

L'hypothèse d'un déconfinement régional

Anne-Claude Crémieux : "Dans les régions peu touchées, la population qui est susceptible de s'infecter est évidemment beaucoup plus importante et le confinement posa plus de risques que dans une région qui aurait été touchée avec, encore une fois, on l'a dit, une population qui est protégée. 

Il y a aussi effectivement une réflexion un peu plus générale : 

Est-ce qu'il est possible, en France, de faire un confinement région par région, vue la circulation des gens d'une façon générale, d'une région à l'autre ? Ça parait impossible de créer des frontières.

On a vu les difficultés qu'il y a eu en Chine pour cette politique de frontières régionales, puisque rappelez-vous : l'un des éléments de la lutte contre l'épidémie a été de fermer les frontières de la région de Wuhan. On a vu à quel point c'est extrêmement compliqué".

Apprendre de ce qui se passe dans les régions qui ont été touchées avant nous, comme la Chine ou l'Italie.

Anne-Claude Crémieux : "Il faut ne pas oublier que la Chine a commencé à lever les mesures de confinement alors qu'il n'y avait pratiquement aucun nouveau cas. Et comme l'a bien expliqué Jean [Sibilia], l'idée, c'est qu'effectivement, au moment où on va déconfiner, on pourra suivre toutes les chaînes de transmission pour essayer de les casser avant que les cas se multiplient. Et comment les casser? En isolant les patients et en mettant en quarantaine les contacts. La Chine est en train de faire cette politique. 

Il faut rappeler qu'en Chine, en dehors de la région de la province du Hubei, finalement, la population a été relativement peu touchée. Donc, au fond, c'est un peu ce qu'il se passe en France. Tout ça va pas nous servir énormément pour nous envisager notre politique de confinement."

La suite à écouter :)

A quand un retour à la "normale" ?
A quand un retour à la "normale" ? © AFP / Maxym Marusenko / NurPhoto / NurPhoto via AFP
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