Après plus de sept semaines de confinement, comment allez-vous ? Psychologiquement, comment avez-vous supporté cette épreuve et comment vous apprêtez-vous à vivre le déconfinement qui s’annonce ? Trois psychiatres font le point sur la situation et répondent à vos questions.

Autoportrait illustrant la fabrication artisanal de masque de protection en cette période de confinement et de lutte contre le virus Covid-19. Un sac de couchage est placé sur la tête du protagoniste. Bordeaux, 11 Avril 2020.
Autoportrait illustrant la fabrication artisanal de masque de protection en cette période de confinement et de lutte contre le virus Covid-19. Un sac de couchage est placé sur la tête du protagoniste. Bordeaux, 11 Avril 2020. © AFP / Constant Forme-Becherat / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Voilà deux mois que psychiatres, psychologues, psychothérapeutes alertent sur les dégâts collatéraux de cette pandémie pour la santé mentale des Français…
A la fois pour ceux qui allaient plutôt bien jusque-là, mais aussi et surtout pour ceux qui souffraient déjà avant cette crise d’une ou plusieurs pathologies. Car chez certains, le confinement n'a fait qu'aggraver les choses. Or, nombre de ces patients ont disparu des écrans radars, ce qui n'est pas forcément bon signe. 

D'ailleurs, les praticiens l'ont noté : après un mois de confinement, ils ont vu réapparaître des malades assez mal en point. Ajoutez à cela le fait que le confinement a mis un coup d'arrêt à certaines prises en charge, qu'il a limité les capacités d'hospitalisation et vous comprendrez pourquoi le monde de la psychiatrie n'a cessé d'alerter à coups de tribunes et de pétitions ces deux derniers mois. 

Alors ce soir, on va voir comment recoller les morceaux. On va aussi s'interroger sur les peurs liées aux déconfites, car ça non plus, ça ne va pas de soi. Et puis, on évoquera aussi les confinés et les déconfinés heureux, car il y en a.

Avec nous, pour en parler : 

  • Antoine Pélissolo,  Psychiatre, chef de service dans le Pôle de Psychiatrie du CHU Henri Mondor à Créteil. Son dernier livre : "Vous êtes votre meilleur psy" (Poche)
  • Amine Benyamina, Psychiatre, addictologue, chef du service de psychiatrie de l'hôpital Paul-Brousse (Villejuif). Dernier livre : "Comment l'alcool détruit la jeunesse" (Albin Michel)
  • Fatma Bouvet de la Maisonneuve, Psychiatre à l'Hôpital Sainte-Anne, auteure de "Le Choix des femmes" (Odile Jacob)

Extraits de l'émission

Amine Benyamina : "On a tous subi le stress du confinement, cette privation de liberté de déplacement. On n'a jamais été enfermé chez soi en France, de mémoire de vivant, donc on a tous fait le pronostic que la plupart des Français allait être très, très mal. Beaucoup l'ont été, mais le témoignage d'Emmanuel [auditeur] montre la capacité d'adaptation de l'être humain. D'abord, les premiers jours, on s'adapte. Ensuite, on commence à se découvrir la capacité de pouvoir vivre et travailler confiné. Et puis on redécouvre son entourage, sa famille, ses amis, autrement. On arrive grâce aux outils de télé télétransmission (télétravail, télé-plaisir) à vivre autrement. Et un troisième élément arrive : c'est ce fameux déconfinement qui est un second stress parce que, finalement, on se rend compte qu'on peut vivre sans pour autant rentrer dans cette machine infernale que constitue l'obligation d'être présent [au travail]".

Antoine Pélissolo : 

Ce n'est pas la vie d'avant, c'est la vie, je dirais, intermédiaire.

Ca va être compliqué parce qu'il faut respecter beaucoup de contraintes et qu'en plus, il va y avoir des conséquences économiques diverses. On peut comprendre que c'est une phase très stressante. Donc deux choses à faire, à mon avis : 

  • se plier aux recommandations parce que je crois que la peur de tout le monde, c'est évidemment de tomber malade et d'avoir des complications pour soi. Si on respecte les gestes barrières et la distanciation sociale, on peut se préserver du mal. 
  • s'appuyer sur ses propres ressources, ses propres habitudes de bien-être.

Je pense que c'est une phase vraiment particulière qui va durer des mois.

Amine Benyamina : Tout le monde n'était pas confiné de la même manière ; on a vu les inégalités sociales s'exprimer. Certains se sont confinés à l'extérieur des grandes villes avec un jardin et de l'espace. D'autres étaient coincés dans des petits appartements en banlieue. La plupart de ceux que nous suivons en public sont plutôt dans la seconde catégorie. On sait parfaitement qu'eux ont beaucoup souffert. On avait réussi à maintenir le lien par de la téléconsultation mais la plupart d'entre eux ont été malmenés par le confinement. 

Antoine Pélissolo : 

Dans la plupart des services et des centres, notamment d'urgences, on voit arriver beaucoup de personnes qui n'avaient pas d'antécédents, qui jusque là arrivaient à faire face à la vie, mais qui ont "craqué" comme on dit : anxiété, dépression et parfois des choses plus sévères.

Antoine Pélissolo :  Nous, on a peur d'une "vague" psychiatrique, avec beaucoup de personnes qui vont très mal à cause du confinement et ensuite à cause des conséquences de la crise (à tous les niveaux : économique, professionnel, etc.) […] On a vraiment la sensation que certaines personnes sont dans un état de panique et de dépression sévère

Antoine Pélissolo : Je pense aux enfants, aux plus jeunes, qui ont été éloignés de l'école pendant un moment plus ou moins long, selon les situations. […] Cet éloignement prolongé de l'école va conduire des enfants à avoir peur de retourner à l'école comme les adultes peuvent avoir peur de ressortir dans la rue, dans les lieux sociaux publics. Donc, il va falloir accompagner tout ça. 

Fatma Bouvet de la Maisonneuve : Ce témoignage [de Florence, aide-soignante et maman, épuisée] nous montre réellement à quel point le cumul des responsabilités et la charge mentale peuvent aboutir à être traité [avec des antidépresseurs] et coûte à la société. Effectivement, ce qui saute aux yeux pendant cette période de confinement, c'est l'apparition des inégalités de la répartition des tâches entre les hommes et les femmes dans une maison, dans un foyer. Elle est encore plus importante, cette inégalité, lorsqu'il s'agit de familles monoparentales. On l'a vu, ce sont les femmes qui se sont chargées de faire faire les devoirs aux enfants, en majorité

.Les jeux, c'est pour les papas, mais les devoirs et jeux sérieux sont pour les mamans. 

En général, les femmes occupent des postes comme ceux d'aide soignante,  tous les métiers qui sont proches de l'humain et qui assistent l'humain, donc, il y a en plus cette angoisse de bien faire son métier qui peut nous mener au surmenage, aux débordements et jusqu'à la dépression. C'est extrêmement fréquent. 

Fatma Bouvet de la Maisonneuve : Ce qu'on a vu au début du confinement, c'était des mamans qui étaient désespérées parce que les enfants venaient leur poser les questions sur pourquoi est-ce qu'on est confinés ? Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est ce qui nous arrive ? Est-ce que c'est vrai que nous sommes en guerre alors qu'il n'y a pas de guerre ? On ne voit rien de dangereux et c'était des situations qui étaient absolument désarmantes puisqu'on pose souvent ces questions à maman quand on a peur (il peut arriver qu'on les pose à papa, mais en tout cas, ce sont les mamans qui en parlent.) 

Et aujourd'hui, en fin de confinement, elles sont en train de gérer les gros chagrins de leurs enfants qui veulent revoir leurs camarades d'école, qui font des crises de pleurs le soir, qui ont envie de téléphoner, de retourner à l'école... Et ce sont des charges émotionnelles et des responsabilités qu'elles portent en elles et qui les épuisent. 

Antoine Pélissolo :

Il faut maintenant beaucoup s'appuyer sur les notions d'entraide, d'empathie et de solidarité. Beaucoup de personnes sont en détresse, il ne faut pas les laisser au bord du chemin. 

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