Les deux premières opérations de dépistage massif ont commencé hier à Charleville-Mézières et au Havre. Elles constituent une expérimentation pour faire évoluer la stratégie de lutte contre l'épidémie et potentiellement y inclure des tests à grande échelle. Comment fonctionnent ces tests ? En quoi sont-ils utiles ?

Tests massifs : pour quoi faire ?
Tests massifs : pour quoi faire ? © Getty / Images By Tang Ming Tung

Comment détecter les très nombreuses personnes qui n'ont pas de symptômes du covid-19, mais qui peuvent être positives ? C'est le casse tête des autorités depuis le début de la pandémie puisque nous savons bien que ce sont ces gens, donc peut-être vous et moi, les asymptomatiques, qui propagent la maladie sans le savoir. 

D'une vague à l'autre, on cherche cette réponse. La dernière stratégie semble intéresser le monde entier : c'est celle du testing massif

Les Chinois l'ont fait bien avant nous, à une échelle colossale. Les Slovaques et les Anglais aussi, à plus petite échelle, pour des résultats plus mitigés. Nous nous y mettons aussi : Le Havre a commencé, Charleville-Mézières aussi, Roubaix, Saint-Etienne et d'autres à venir. 

L'objectif est donc de détecter les positifs, pouvoir les isoler, casser la chaîne de la contamination. Mais jusque là, la population que nous sommes n'est pas très enthousiaste. Les réticences quant à un isolement total demeurent. D'ailleurs, sait-on le faire, nous, en France ? Et sommes-nous sûrs que ce genre de test massif, alors que nous avons semi-déconfiné, a toujours un sens ? Nous allons tous recommencer à bouger au delà du kilomètre et même des 20 km autorisés ces dernières semaines. Bref, au-delà du vaccin qui n'empêche pas les tests, est-ce que ce testing massif est l'arme de destruction massive qui peut faire plier le virus ?

Avec nous pour en parler et répondre à vos questions

  • Catherine Hill, épidémiologiste à l'Institut Gustave Roussy
  • Elsa Fagot Griffin, médecin généraliste au Havre, vice-présidente de l’association Sextant 76 (association qui recense les besoins des professionnels de santé)

Extraits de l'émission ci-dessous

Ces tests massifs, tels que celui pratiqué au Havre, sont-ils pertinents ?

Une question de François : "Si je suis négatif mardi, qu'est-ce qui va se passer si je suis positif jeudi ? Le test est passé et ça n'aura servi à rien". 

Catherine Hill : "Il a parfaitement raison, il a tout-à-fait bien compris. Et la seule solution pour résoudre ce problème, c'est qu'il faut il faut dépister autant que possible le maximum de gens autour de lui en même temps pour que les gens qu'il croise ensuite aient été testés en même temps et que ceux qui étaient positifs aient été isolés. 

Il faut aller le plus vite possible et surtout, il faut que le taux de couverture soit maximal. 

Or, si j'ai bien compris au Havre, on va tester dans le meilleur des cas la moitié de la population - et encore, ça m'étonnerait qu'ils y arrivent".

[…]

Je regrette de le dire aux médecins généralistes du Havre : moi, je suis épidémiologiste et je peux vous dire que faire dépister 50 % de la population du Havre qui veut bien se faire dépister, ça n'est pas une étude épidémiologique

Si vous voulez savoir quelle est la fréquence du virus dans la population du Havre, vous contactez un organisme de sondage et vous leur demandez de vous faire un plan de sondage qui va vous dire combien de gens il faut prendre, dans quel quartier, à quel âge, de quel sexe, de quelle catégorie socio professionnelle. Et comme ça, avec un échantillon de seulement 2000 personnes, on aurait une très bonne estimation de la circulation du virus dans la ville - alors que prendre les gens qui viennent, ça ne sert à rien".

[…] La chose importante dans cette expérience, c'est de maîtriser le système d'isolement des gens qui sont positifs. Ça, c'est vraiment une chose très importante qu'on n'avait jamais fait jusqu'ici"

Comment expliquer la réticence des Français à se faire tester ?

Catherine Hill : "On n'a jamais expliqué les choses clairement et la stratégie de test, jusqu'ici, a été absolument catastrophique. Quand on a mis les tests antigéniques à disposition de la population dans les pharmacies, on a dit (Olivier Véran l'a encore dit avant-hier) "N'y allez que si vous êtes symptomatique ou cas contact de gens symptomatiques". Or c'est exactement comme ça que le virus circule depuis le début de l'épidémie en France.

Tous les gens qui sont asymptomatiques (soit parce qu'ils ne sont pas encore symptomatiques, soit parce qu'ils ne seront jamais symptomatiques), sont contagieux pendant 10 jours sans le savoir.  La seule solution, c'est donc de dépister tout le monde.

Elsa Fagot Griffin : "Dans mon cabinet, au Havre, c'est vrai que les gens se posent la question de l'intérêt du test. Le discours que les professionnels tiennent, c'est l'intérêt épidémiologique (connaître la circulation du virus sur le territoire) tout en rappelant, bien entendu, qu'un test négatif ne veut pas dire qu'on peut passer des Fêtes en toute sérénité et sans prendre de mesures pour protéger l'ensemble de la chaîne. "

Il y a quand même, pour certains patients, le déni de la maladie : des gens qui arrivent symptomatiques mais qui disent "De toutes façons, je n'ai pas le covid"

Quel test pour dépister tout le monde ?

Catherine Hill : "La solution qui a été adoptée avec des prélèvements nasopharyngés, où il faut aller faire la queue sous un barnum et se trouver en face d'un professionnel de santé, n'est pas la solution la plus efficace pour dépister tout le monde. 

Nous avons proposé aux autorités d'utiliser les prélèvements salivaires parce que tout le monde peut cracher dans un tube. 

Le test salivaire est un poil moins efficace que le test PCR, mais il est tellement plus pratique et on peut avoir un taux de couverture tellement meilleur que ça vaut absolument la peine.

La Haute Autorité de santé ne veut pas en entendre parler, mais leur analyse, à mon avis, est erronée. 

Quand on a comparé les prélèvements salivaires et les prélèvements nasopharyngés chez la même personne (nous avons rassemblé 40 études et 12 000 paires de prélèvements) : 

  • 94% sont concordants : les deux sont positifs ou les deux sont négatifs 
  • 6% de discordance

Et dans les discordances, il y a à peu près 400 paires où des gens sont positifs dans le nasopharyngés et négatif dans la salive, et à peu près de 300 personnes où c'est le contraire. Et la Haute Autorité de santé a considéré que le nasopharynx était toujours exact et que, lorsqu'on trouvait du virus dans la salive et pas dans le nasopharynx, c'était un faux positif de la salive. Et ça, c'est une erreur majeure."

La salive, ça marche très bien.

Comment se fait-il qu'il reste une peur de se déclarer positif alors que la maladie est là depuis un moment ? 

Catherine Hill : "On a tout raté ! D'abord, on n'a jamais organisé les tests : les gens pouvaient aller faire la queue place de l'Hôtel de Ville à Paris, sur des plages, etc. mais c'était totalement désorganisé

On a fait des quantités de tests qui ne servaient absolument à rien.

Ensuite, les résultats arrivaient beaucoup trop tard. C'est comme si les autorités n'avaient jamais compris que quand quelqu'un est symptomatique, ça fait déjà quatre jours qu'il est contagieux. Aujourd'hui, on met encore 2,5 jours à le tester après les symptômes. Et ils ont les résultats encore un jour après. Ça fait exactement 5 + 2,5+1 : 8, 5 jours qu'ils sont contagieux quand on leur dit qu'ils le sont ! 

Ça ne sert pas à grand chose : ils ne sont plus contagieux mais l'ont été pendant toute la période où ils ne le savaient pas. 

Tout ça ne va pas du tout, il faudrait absolument changer de stratégie et décider qu'on va tester rapidement et massivement à toute la population. Et ça coûterait énormément moins cher que de plomber encore une fois l'économie avec un troisième confinement ! 

Des tests massifs dans le même temps qu'un déconfinement : une certaine confusion règne

Catherine Hill : "La confusion est totale, il y a absolument aucun doute là-dessus. On déconfine et en même temps, le conseil scientifique recommande l'auto confinement. On dit qu'on va "tester massivement" et en même temps, Olivier Véran dit "N'allez pas vous faire tester, sauf si vous avez des symptômes." Donc on est dans l'incohérence la plus totale en permanence.

Il faut dépister beaucoup plus massivement et on n'est pas encore organisé pour ça, on n'a pas les bons outils. Il faut les prélèvements salivaires. Il faut des tests groupés. Il faut une décision politique. Et il faut expliquer à la population qu'on fait ça avec l'idée de sortir de ce cirque infernal et de ses problèmes économiques qui vont être catastrophiques".

La recherche des cas contact est-elle inutile ?

Catherine Hill : "Il faut comprendre que les cas contacts qu'on a identifiés ne sont que la partie émergée d'un iceberg, c'est une toute petite partie de la circulation du virus

L'Institut Pasteur a dit que 10% de la population avait été contaminée, soit 6,5 millions de Français en métropole. Or aujourd'hui, on connaît en tout 2,4 millions de cas contacts, à tout casser. On voit bien qu'on n'a pas du tout repéré tous les cas. Le problème, c'est que le virus circule avec les asymptomatiques : on ne les trouve pas et leurs cas contacts non plus - et on laisse donc le virus circuler en douce très largement.

La recherche des cas contacts a été globalement un fiasco colossal.

Dans le dernier Bulletin épidémiologique hebdomadaire, vous pouvez lire que sur cinq cas trouvés, il y en a un seul qui est un contact d'un cas connu - donc la recherche des contacts n'a absolument pas fonctionné. Parce que tout allait beaucoup trop lentement". 

Le reste à écouter… 

Les invités
  • Catherine HillEpidémiologiste à l'Institut Gustave Roussy à Villejuif et co-directrice de l'étude publiée le 4 mars sur la consommation d'alcool.
  • Elsa Fagot GriffinMédecin généraliste au Havre, vice-présidente de l’association Sextant 76
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