Tandis que la vaccination progresse en France, de nouvelles questions se posent quant à l’efficacité des vaccins contre les nouveaux variants, mais aussi sur les doses nécessaires pour protéger du virus.

AstraZeneca, Pfizer, 1 ou 2 doses : vaccins, la nécessaire piqûre de rappel
AstraZeneca, Pfizer, 1 ou 2 doses : vaccins, la nécessaire piqûre de rappel © Getty / picture alliance / Contributeur

La campagne vaccinale progresse lentement en France : près de 2,3 millions de personnes ont reçu une première dose et 720 000 ont eu une seconde injection, selon les derniers chiffres du ministère de la santé. L’introduction du vaccin AstraZeneca depuis le 6 février, dont la manipulation est moins contraignante que ceux de Pfizer et Moderna, devrait permettre d’accélérer la campagne d’ici la fin du mois. 

Dans son avis rendu au gouvernement vendredi, la Haute Autorité de Santé conclut qu’une seule dose de vaccin suffirait à la protection des personnes ayant déjà contracté le Covid-19. Elle précise même qu’un ancien malade vacciné une fois présenterait une réponse immunitaire égale voire supérieure à celle d’une personne n’ayant pas contracté le virus mais ayant reçu deux doses de vaccin. 

Cependant, la hausse du variant anglais en France (qui représente par exemple 80% des cas de Covid dans la ville de Dunkerque) et l’apparition de celui originaire d’Afrique du Sud font craindre un rebond de l’épidémie.  

Les vaccins d’AstraZeneca et de Pfizer BioNTech sont-ils efficaces contre les variants britannique, brésilien et sud-africain du coronavirus ?

Sous combien de temps doit être administrée la seconde dose de vaccin ? Est-elle toujours nécessaire

Quels sont les effets secondaires des vaccins ? 

À partir de quand est-on immunisé

Au micro de Fabienne Sintès pour en parler : Alain Fischer, président du conseil d'orientation de la stratégie vaccinale.   

Les vaccins sont-ils efficaces sur les nouveaux variants ?

Alain Fischer : "Il y a des variations du virus. Il s'adapte en sélectionnant des souches qui sont peut-être plus contagieuse - mais à des degrés divers, tous les virus sont ça : le virus de la grippe le fait d'une façon beaucoup plus dure, le virus du sida aussi, par exemple. 

C'est une caractéristique des virus, notamment des virus dits à ARN, comme le Sars-Cov-2. Donc il faut faire avec. 

Ces variants peuvent être soit plus contagieux, soit être éventuellement résistants partiellement une réponse immunitaire.

Il y a deux types d'informations : 

  • La première, c'est de tester les anticorps de sujets qui ont été vaccinés avec tel ou tel vaccin, voir s'ils sont capables au laboratoire (ce n'est pas parfait, mais c'est une information intéressante) de neutraliser le virus. Et ces tests là montrent que pour les vaccins ARN (Pfizer, Moderna), il y a une petite perte de neutralisation, mais quand même, elle reste très forte, y compris à l'égard des variants sud africains et par extension brésiliens (ce sont presque les mêmes). 
  • Le second type d'informations est liée aux résultats d'études cliniques qui ont été faits dans des pays où la présence de ces variants est importante, donc typiquement l'Afrique du Sud. Il se trouve qu'il y a deux vaccins qui ne sont pas encore disponibles en France, ou même nulle part, mais qui vont l'être bientôt je l'espère, qui sont efficaces de l'ordre de 90%, 80% hors d'Afrique du Sud et qui le sont moins en Afrique du Sud, donc qui montrent qu'il y a une petite perte d'efficacité, mais quand même apparemment pas trop en ce qui concerne les formes graves, ce qui est même ce qui nous intéresse le plus. 

Et pour AstraZaneca, on ne sait pas.

Quel vaccin donner ? "Ça dépend du contexte"

Alain Fischer :"En France aujourd'hui et dans l'immense majorité des départements français, ce virus est présent chez un tout petit nombre de personnes et on n'observe pas d'augmentation du nombre de cas donc, il n'y a rien d'inquiétant, même s'il faut surveiller.

Dans ce contexte là, il n'y a aucune raison de ne pas vacciner aujourd'hui les professionnels de santé par le vaccin AstraZeneca parce que c'est un bon vaccin. Si on le donne dans les bonnes conditions, optimales c'est 12 semaines d'écart entre les deux injections, on arrive à 80% de protection, donc c'est un bon vaccin. 

Maintenant, dans un contexte comme en Moselle où il y a beaucoup de cas de virus de type sud-africain et avec une incidence du covid globalement assez élevé, même si elle n'augmente pas, peut-être qu'il faut en tirer les conclusions et la proposition, c'est que transitoirement, pour les professionnels de santé et les personnes les plus âgées, pour avoir une réponse immune plus rapide, privilégier les autres vaccins"

Peut-on "bloquer le virus" en vaccinant beaucoup d'un coup ?

Alain Fischer : "On ne peut pas "étouffer" le virus, d'autant qu'on ne sait pas si tous ces vaccins bloquent la transmission du virus. Mais ce que l'on peut faire, c'est, là où il y a un doute de danger, c'est préserver le fonctionnement du système de santé en vaccinant le plus vite possible et acquérir une immunité le plus vite possible des personnels de santé et éviter des cas graves en accélérant la vaccination des personnes les plus âgées qui, comme chacun le sait, sont les plus susceptibles de maladies sévères ou mortelles."

En vaccinant plus vite, on laisse moins au virus le temps de muter ?

Alain Fischer :"Il y a plusieurs facteurs qui jouent sur la circulation du virus. Il y a les mesures barrières qu'il ne faut pas oublier : elles sont comme la base de la base aujourd'hui de la protection. Et indiscutablement, ceci a un effet puisque puisqu'on voit que même si le niveau est assez élevé, il n'y a pas néanmoins d'augmentation du nombre de cas ces jours-ci. Il faut toujours regarder ça avec prudence, bien sûr. 

"Bien sûr, plus on pourra vacciner, plus vite on pourra vacciner, moins le virus circulera."

Et puis surtout, on sauvera des vies et on préserve le système de santé, ce qui est l'objectif initial. 

Mais pour cela, il faut des doses de vaccin. On est complètement dépendant de l'offre de doses de vaccins. 

"Tous ceux qui le souhaitent pourront être vaccinés d'ici la fin de l'été" a dit Macron. Pourra-t-on tenir les délais ?

Alain Fischer :

"Fin mars, 8 millions de personnes auront eu au moins reçu une dose." 

"Si - tout ça avec un peu de conditionnel : si les livraisons de doses respectent le calendrier prévu, il y a toujours une incertitude possible - mais si c'est le cas, il n'y aura plus de vaccin disponible en mars qu'il n'avait en février. Déjà, en février, il y en a eu plus qu'en janvier. Il y aura à la fois un peu plus de vaccins ARN, et un peu plus de vaccins AstraZeneca

On peut déjà comparer : en janvier, il y a eu à peu près 1,5 million de doses délivrées ; nous sommes à la mi février et il y en a déjà eu à nouveau autant. On n'est pas dans une croissance linéaire, mais dans une croissance plutôt de nature exponentielle. Bien sûr, on est obligé d'utiliser le conditionnel, mais il y a une assez bonne probabilité que cela monte encore en mars, d'où le chiffre annoncé que : 

l'ensemble des personnes vulnérables (17 à 20 millions de personnes en France) auront pu être vaccinées d'ici juin. Si les doses arrivent, on y arrivera. 

J'espère qu'ils accepteront tous la vaccination, ce qui est un autre enjeu important"

Et en juillet / août, on a les moyens de vacciner tout le reste de la population ? "On peut aller assez vite parce que les vaccins de type AstraZeneca, et de nouveaux vaccins qui vont arriver (Janssen, Novavax...) s'il n'y a pas de mauvaises surprises sur leur validation, sont des vaccins qui (comme le vaccin contre la grippe) peuvent être administrés chez le médecin généraliste ou chez le pharmacien donc, on peut vacciner beaucoup de monde

"Quand il y a les campagnes de vaccination contre la grippe chaque automne, dans un tout petit nombre de semaines, il y a des millions de personnes qui se vaccinent. Il n'y a pas de raison de ne pas pouvoir faire la même chose". 

Une difficulté aujourd'hui : les vaccins des personnes de 65 à 74 ans

Alain Fischer :

"Il y a une difficulté aujourd'hui qui est notre incapacité immédiate de vacciner les personnes âgées de 65 à 74 ans parce qu'il n'y a pas assez de doses des vaccins que l'on sait être efficaces pour cette classe d'âge(les vaccins ARN)  et qu'on ne sait pas si le vaccin de type AstraZeneca est efficace ou non pour les gens de 65 à 74 ans"

Peut-être qu'on aura dans les prochaines semaines, venant notamment de Grande-Bretagne où le vaccin est utilisé largement y compris à cet âge, des informations qui  permettront d'aboutir à savoir s'il est efficace. Et dans ce cas là, on pourra aussi l'utiliser chez eux. Par contre, si ce n'est pas le cas, c'est raisonnable de ne pas le faire."

Pourquoi n'utilise-t-on pas en France le vaccin russe Spoutnik V ?

Alain Fischer :"Le vaccin Spoutnik est un vaccin également adénovirus, comme AstraZeneca- 'ailleurs, les données sur les personnes âgées, il y en a pas tant que ça mais globalement, l'efficacité est bonne : plus de 90%. 

Mais pour que ce vaccin puisse être éventuellement utilisé en France, il y a une toute première étape absolument indispensable : c'est que les autorités de l'Institut GamaLeya qui produit ce vaccin à Moscou, déposent un dossier à l'Agence européenne du médicament. La règle est intangible et elle est juste. Elle nous protège, elle est rigoureuse à l'égard de la sécurité des vaccins. Et les Russes ne l'ont pas encore fait. En revanche :

"d'autres vaccins devraient arriver au printemps (les dates sont à déterminer) : Purevax, Curevac, Novavax."

Un objectif qui n'est pas irréaliste, même si on ne peut pas être certain de pouvoir être exactement dans les clous, c'est que les personnes âgées de 65 à 74 ans (encore une fois, c'est vraiment une priorité vu que c'est une classe d'âge encore à risque de formes graves), devrait pouvoir commencer à vacciner à partir de début avril". 

Pourquoi privilégier les personnes âgées dans la stratégie vaccinale et pas les plus jeunes, qui bougent plus et donc contaminent plus ?

Alain Fischer : "85% des personnes décédées avaient plus de 70 ans. Donc si on veut prévenir des décès en première priorité évidente, il faut vacciner les personnes âgées. La vaccination sauve des vies et vite. Et donc on préserve le système hospitalier. 

Potentiellement, la vaccination de personnes plus jeunes qui circulent plus, qui sont plus à risque de contaminer, pourrait être intéressante. Mais il y a là un conditionnel qui est lié au fait que nous n'avons pas la réponse à une question essentielle : est-ce que les vaccins freinent la transmission du virus ? J'espère que ça ne sera pas le cas, c'est même plus probable que l'hypothèse inverse soit juste. 

Mais imaginez que ces vaccins nous protègent contre la maladie, mais ne nous empêchent pas de contaminer notre voisin : une stratégie qui aurait ciblé en première intention les personnes plus jeunes serait vouée à l'échec.

Donc, tant que nous n'avons pas une information solide de ce type, il est absolument légitime, comme tous les pays du monde l'ont fait sans exception, de favoriser la vaccination des personnes âgées. Sauver des vies et préserver le système hospitalier, ce qui est à la fois l'intérêt des individus, mais aussi notre intérêt à nous tous : il y a une dimension collective très importante dans cette stratégie vaccinale, C'est que nous préservons notre système de soins pour nous tous, y compris les personnes qui ne sont pas atteints par le covid, mais qui ont besoin de soins à l'hôpital". 

À quel moment le fait de se faire vacciner changera nos vies ? 

Alain Fischer : "En Israël, par exemple, ils ont des données qui montrent que chez les personnes âgées plus de 60 ans, dont une large majorité maintenant a été vaccinée, il y a de façon significative une très nette diminution du nombre d'hospitalisations et du nombre de cas : c'est la démonstration que ce qui avait été observé dans les essais cliniques fonctionne. C'est important de le savoir quand même : il est déjà important de confirmer l'efficacité des vaccins administrés à une large population". 

Si la protection contre la transmission est très forte, on peut l'avoir avec des effectifs relativement faibles ; si l'effet est plus modéré, il faut beaucoup plus de monde, donc plus de temps pour l'évaluer. Donc, on est entre quelques semaines et quelques mois". 

En terme de vie sociale, c'est trop tôt, indépendamment de la question de la transmission, parce qu'il n'y a pas assez de personnes vaccinées. Pour cela, il faut attendre qu'on ait protégé les personnes les plus fragiles, à ce moment-là on pourra commencer à se poser la question de lâcher un peu de lest. Là [en juin, donc], ça dépendra du niveau de circulation du virus : si on obtient (on doit l'obtenir, il n'y a aucune raison) un très fort taux de protection des personnes fragiles et qu'au même moment, on a une circulation du virus qui a bien diminué (ça va dépendre aussi des barrières, etc.), on peut envisager effectivement de commencer à lever des barrières physiques, améliorer la vie sociale". 

A-t-on une meilleure visibilité sur la durée de protection du vaccin ?

Alain Fischer : _"_Non. Nous savons qu'il y a deux, trois mois, c'est bon. Nous avons un très fort espoir que  compte tenu du niveau élevé de protection puisqu'on atteint 80 à 95% - le point de départ, si je puis dire, étant très, très élevé, il y a une assez bonne chance que même s'il y a une petite décroissance, que la protection dure un temps important en terme de mois, voire une année, nous verrons."

"Il n'est pas exclu qu'il faille se faire vacciner chaque année, comme on le fait pour la grippe, par exemple". 

"C'est quelque part entre six mois, dix mois, un an. Il y aura une variabilité individuelle. On va apprendre en marchant..."

Pourquoi ne pas rendre les brevets des vaccins universels, d'où qu'ils viennent ?

Alain Fischer : "Il y a un besoin impérieux d'avoir le plus de vaccins possible et de vacciner un plus grand nombre de possibles sur cette terre pour des raisons d'équité évidentes. Mais c'est aussi notre intérêt parce que si le virus continue à circuler à tel ou tel endroit, il peut muter et revenir vers nous avec un virus qui serait devenu résistant aux vaccins. Donc, c'est notre intérêt d'être juste et faire en sorte qu'un maximum de vaccins soient produits.

Est-ce que la licence d'office résoudrait le problème? Malheureusement, c'est plus compliqué parce que ce n'est pas uniquement avoir le droit de produire, il faut aussi produire. Ça implique d'avoir des usines, et pas n'importe lesquelles : des usines validées en termes de sécurité. Il faut des personnes compétentes. Il faut du matériel. Et sans être un expert de ces affaires, je ne suis pas sûr que, malheureusement, il y ait beaucoup de disponibilit d'usines, de personnes, de matériels.

Il y a peut être un point de discussion possible, si on pense aux pays pauvres qui ont des ressources limitées pour acheter des vaccins, c'est qu'ils puissent les acheter à un prix moins élevé. Donc, il y a une marge de manœuvre, de négociation des prix, qui me parait plus réaliste pour un objectif qui est essentiel je le rappelle : pouvoir vacciner beaucoup de monde".

… Le reste à écouter.

Les invités
  • Alain Fischermédecin, professeur d’immunologie pédiatrique et chercheur en biologie, directeur scientifique de l’Institut hospitalo-universitaire Imagine depuis 2011 et titulaire de la Chaire, titulaire de la chaire Médecine expérimentale au Collège de France
L'équipe
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