A la faveur du confinement, les animaux en ont profité pour explorer de nouveaux territoires, semblent investir des zones laissées vacantes par les humains; on a mieux entendu les chants des oiseaux. Mais depuis le 11 mai, les activités humaines ont repris, la nature va-t-elle reperdre du terrain ?

Jeunes canards sur une rue dans une banlieue allemande
Jeunes canards sur une rue dans une banlieue allemande © Getty / Hülya Isiklar / EyeEm

Une canne et ses cannetons sur le périphérique parisien, d’autres congénères près de l’Opéra en plein coeur de la capitale, des daims dans les rues de Boissy-Saint-Léger dans le Val de Marne, un faon perdu à Versailles... Autant d’images inédites auxquelles on a eu droit à la faveur du confinement qui a concerné une bonne moitié de l’humanité.
Mais avec sa levée progressive, la nature qui avait repris ses droits dans nos villes et au-delà est en train de reperdre du terrain, car nous commençons à réinvestir les lieux.
Alors que penser de cette parenthèse enchantée pendant laquelle nombre d’entre nous ont pris le temps d’écouter le chant des oiseaux, d’observer les animaux et la nature en général ?

Faut-il se résigner à ranger cet épisode au rayon des souvenirs ? Ou doit-il nous servir à remettre en cause nos comportements ?
Autant de questions à l’heure où la pandémie de coronavirus est venue nous rappeler que nous n’étions qu’un des maillons de la chaîne du vivant et que la préservation de la biodiversité était essentielle au regard du défi environnemental…
 

On en parle ce soir avec : 

Extraits de l'entretien :

Un loup aux portes de la ville en Seine-Maritime

Christophe, auditeur, témoigne : "un loup gris se promène dans le village depuis deux mois, il s'approche très près des maisons. Un loup en Normandie, c'est extraordinaire parce que le dernier avait été tué il y a 150 ans"

Vincent Munier, photographe : "Le loup va petit à petit venir aux portes des grandes villes, c'est vraiment une espèce très opportuniste. Il ne faut pas s'affoler.  C'est tout à fait normal ; c'est même un indicateur de la bonne biodiversité de notre pays. Le retour du loup est un des événements positifs de ce qui se passe dans la biodiversité, ce qui n'est pas le cas de beaucoup d'autres espèces d'oiseaux et d'insectes". 

Franck Courchamp, écologue : "Les loups se déplacent énormément, très vite, très loin. Ils peuvent recoloniser des endroits assez vite - et ils peuvent évidemment partir assez vite si l'endroit n'est pas propice". 

Y a-t-il vraiment eu plus d'oiseaux pendant le confinement ?

Louis Sallé, ornithologue _: "_On a eu cette impression qu'il y avait moins de bruit, qu'on entendait mieux les oiseaux (en particulier en ville), donc c'était quelque chose de plutôt agréable en tant qu'ornithologue. Après, il est difficile de dire aujourd'hui, vu de nos appartements et sans les analyses, s'il y a vraiment quelque chose qui a changé fondamentalement ou si ça a juste été quelques faits anecdotiques […] On ne sait pas si c'est quelque chose qui est toujours en arrière plan et que, d'habitude, on n'entend pas, soit parce qu'on n'y prête pas attention, soit parce que c'est couvert par d'autres bruits, ou est-ce qu'il y a vraiment eu un changement de fond ?

Vincent Munier : 

"Cet isolement obligé à nous a permis de ralentir un peu, justement, et d'ouvrir un peu plus nos oreilles et nos sens".

"J'ai beaucoup d'amis qui se sont rendus compte qu'ils avaient telle ou telle espèce proche de chez eux, qu'ils pouvaient voir l'évolution des feuilles des arbres pousser au printemps. C'était assez rigolo de voir certaines personnes citadines qui découvraient, en quelque sorte, la nature"

Il poursuit : "Pour ma part, je suis privilégié parce que j'habite dans une maison isolée avec la forêt autour. Donc j'ai continué à faire mon métier de photographe. Le printemps été a été en effet silencieux, de par nos bruits, c'était extraordinaire. J'ai ressenti comme un apaisement. 

On a reçu une certaine claque, en quelque sorte en disant : "Voilà, il faut se calmer" ; j'ai trouvé ça assez salvateur. 

Ça m'a fait en tout cas beaucoup de bien de me balader sans entendre le bruit des avions. J'ai vu les oiseaux arriver petit à petit, à commencer par les fauvettes à tête noire, puis ensuite les bergeronnettes grises, ensuite les pies grièches qui arrivent d'Afrique en ce moment. Et ça, c'est tout à fait fascinant. 

Ça fait du bien de se raccrocher à toutes ces notes, à toutes ces présences animales, et de prendre le temps de les observer. Juste, de ralentir. 

Pour ma part. C'était que du bonheur de me balader dans la forêt autour de chez moi et de vivre au rythme des oiseaux, sans moteur, sans quad, sans moto."

Franck Courchamp : "C'est vrai que tous les soirs avant de me coucher, j'ai passé un peu de temps dans mon jardin. Pas pour observer les oiseaux, mais pour écouter le silence. C'est vrai que ça m'a fait un bien fou. 

Ce n'est pas vraiment la biodiversité qui s'est réveillée, qui a explosé, mais que c'est vraiment nous qui avons arrêté de courir pendant cinq minutes et qui avons regardé et écouté autour de nous

Il faut bien réaliser que pendant ces deux mois, il n'y a pas eu des naissances de populations qui se sont mises à exploser. Il y a peut être eu quelques naissances parce que c'est le printemps, mais enfin, la biodiversité n'a pas vraiment changé. C'est notre regard sur la biodiversité qui a changé.

Il faut réaliser à quel point on est dépendant, pas seulement physiquement, mais aussi psychologiquement, de la nature. 

Il est important de voir à quel point on met une pression à tous les points de vue sur la biodiversité et qu'il faut faire tous les gestes possibles pour relâcher cette pression".

L'impact de la circulation aérienne

Franck Courchamp : "Il faut vraiment de réaliser que la quantité d'avions, la quantité de transport aérien, maritime ou routier qui caractérise notre époque est totalement ahurissante.

Il y avait avant le confinement en permanence, toute la journée, toute la nuit dans le monde entier, un avion qui décollait toutes les secondes. Toutes les secondes !

Il faut bien réaliser que c'est cette pause qu'on a eu pendant deux mois, ce n'est qu'une pause et que très rapidement, puisque les gens sont toujours très accrochés à cette croissance mythique, infinie [ça va] repartir de plus belle. Ça voudrait dire avoir complètement raté l'occasion de tirer les leçons de cet épisode unique dans l'histoire de l'humanité - épisode pour lequel, dans l'ensemble, on a réussi à démontrer qu'il était possible de freiner, voire d'arrêter pendant un temps. 

Il y a des choses que l'on pensait totalement impossibles pour essayer de mitiger la crise du changement climatique et la crise de la biodiversité qui maintenant ne semblent plus si impossibles

Vincent Munier : "Je crois qu'il est un mot qui fait mal et qu'on n'aime pas entendre, c'est la décroissance. Il va falloir y songer. 'Décroissance', ça ne veut pas dire qu'on va être plus malheureux. Au contraire, c'est plus savourer.

Parfois, ça me fait mal de montrer de belles photos un peu exotiques parce que ça donne envie aux gens d'y aller. Des voyages vont se créer pour aller voir la panthère des neiges, les ours polaires, de plus en plus souvent.

La photographie animalière est également victime du consumérisme à tout prix. Et de mon côté, je vais essayer de montrer qu'on peut s'émerveiller devant une petite mésange huppée, un pic noir ou ou une chouette hulotte. Et c'est une réalité : 

on peut avoir des émotions presque aussi fortes face à un ours polaire que passer une nuit dans une forêt près de chez nous, sans lampe, sans rien, et être face à un sanglier, par exemple

Il y a encore des combats à mener tout près de chez nous".

Louis Sallé : "Une de mes spécialités, c'est d'enregistrer la migration des oiseaux la nuit, avec des micros, ce qui permet de détecter les espèces qu'on n'imagine vraiment pas. 

J'en ai profité pendant le confinement : j'habite en centre ville de Bordeaux et d'habitude, c'est très compliqué avec le bruit… C'est l'occasion de voir qu'en période de migration, on a des dizaines et des dizaines d'espèces qui survolent l'entièreté du territoire.

On parle souvent des réserves de biodiversité, des parcs naturels, régionaux, nationaux, etc. Mais en fait, c'est l'occasion de se rendre compte que l'entièreté d'un territoire est extrêmement important pour la biodiversité

Pour l'instant, on a une stratégie de protéger la biodiversité dans des réserves, des endroits délimités, alors qu'il y a une connectivité entre tous les éléments du vivant […] On finit par se rendre compte que cette politique de cloisonner la nature dans des endroits où on dit "on protège, on ne rentre pas" et puis, par contre, dehors, on peut faire un peu n'importe quoi : on détruit les habitants, on détruit les milieux, on pollue, on circule dans tous les sens, on n'impose aucune restriction parce qu'on on se donne bonne conscience d'avoir protégé certaines zones... En fait, tout ça ne tient absolument pas. 

On se rend compte aujourd'hui que ce qu'il faut, c'est aller progressivement vers un mode de vie où on accepte cette symbiose avec nos écosystèmes et on laisse beaucoup plus de place à la biodiversité

La chasse... aux espèces protégées

Louis Sallé : "On chasse toujours en France un certain nombre d'espèces qui sont protégées dans beaucoup d'autres pays, qui sont dans des états de conservation qui sont soit mal connus, soit assez déplorables. Je parle par exemple de la tourterelle des bois, du courlis cendré et il y a pas mal d'exemples comme ça. Ça prend énormément de temps et d'énergie aux associations et aux gestionnaires de l'environnement de se battre pour limiter ça, alors que ces efforts mériteraient d'être d'être mis ailleurs".

Vincent Munier complète : 

En France, on a plus de 64 espèces d'oiseaux autorisées à la chasse, alors que la moyenne en Europe est de 14!

Je ne suis pas contre la chasse, mais il y a une grosse réforme à faire pour contrer ces abus de la chasse au vue de la biodiversité qui est en train de s'effondrer. Autant 'limiter' les grands ongulés ou les sangliers […] Mais les oiseaux, c'est devenu une grosse aberration, tout comme les blaireaux"

Les blaireaux

Vincent Munier : "Ce déterrage des blaireaux, c'est une activité soi-disant traditionnelle, mais c'est tout ce qu'il y a de plus atroce. Ce n'est pas du tout justifié : le blaireau ne détruit rien ; c'est un omnivore

C'est une petite ourse, un petit plantigrade de France, est extrêmement gourmet et qui va manger des choses très variées : des escargots, des limaces... Parfois, dans les vignes, il y avoir une ruche bousculée en hiver, mais c'est assez impressionnant de voir cette intolérance, ce besoin de l'homme de maîtriser. 

Dès qu'il y a un animal qui nous gêne, on le nomme nuisible, (c'est un mot qui me fait sauter en l'air !), c'est même 'd'utilité publique' ! Nous avons des piégeurs qui sont là pour pour nous nous sauver des blaireaux et des renards… 

Quand on a une certaine connaissance naturaliste (qui manque beaucoup dans le monde de la chasse), on sait très bien qu'il n'y a pas besoin de gérer des carnivores. Il y a une autorégulation qui qui est là

Les invités
  • Franck CourchampDirecteur de recherche au CNRS à l’Université Paris-Sud. Ecologue, spécialiste de dynamique des populations et de biologie de la conservation
  • Vincent MunierPhotographe naturaliste, auteur de livres de photos d'animaux sauvages
  • Louis SalléOrnithologue à la Ligue pour la protection des oiseaux
L'équipe
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