Comment réinventer la ville de demain, quelle politique urbaine mettre en place ? On en parle avec l’architecte Jean-Nouvel et Mathieu Chassignet, ingénieur mobilité, qualité de l'air et transition énergétique à l'ADEME.

Une piste cyclable est ajoutée sur la voie publique à Berlin. Une mise en place accélérée afin d'inciter les citoyens à passer au vélo en cette période de déconfinement.
Une piste cyclable est ajoutée sur la voie publique à Berlin. Une mise en place accélérée afin d'inciter les citoyens à passer au vélo en cette période de déconfinement. © AFP / Jörg Carstensen / DPA

Huit semaines de confinement et enfin la liberté d'aller et venir pour prendre l'air. Pour ceux qui n’ont pas la chance d’avoir un jardin, ce week-end de printemps est synonyme de libération après deux mois passés à s’inventer une vie entièrement dedans... en travaillant souvent à distance dans un lieu devenu à la fois logement, bureau, école et salle de sport…  Alors ce soir, on va réfléchir à ce que devraient être nos logements dans un monde idéal et plus globalement nos villes, car désormais, il nous faut aussi cohabiter différemment dans l’espace public pour cause de virus…

Comment réinventer la ville de demain ? Quelle politique urbaine mettre en place ? On en parle avec l'architecte Jean Nouvel, ainsi qu'avec Mathieu Lassigner, ingénieur mobilité à l'Ademe (l'Agence de la transition écologique), et nous entendrons l'acousticien Jérôme Sueur, qui lance un appel pour moins de bruit dans la ville.

Extraits de l'entretien ci-dessous

La crise, un espoir et un cauchemar

Jean Nouvel : "Cette crise est un espoir aussi finalement, puisque notre président nous invite à nous réinventer. Mais en fait, c'est un cauchemar quand même. C'est un incroyable révélateur des injustices et des inégalités des conditions d'habiter. On ne peut plus faire comme si on n'avais pas vu, pas compris. Donc il va falloir, sûrement, changer les choses." 

Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, nous sommes des milliards à avoir dû rester entre quatre murs pendant plusieurs semaines. Tout cela a montré les inégalités des conditions de logement. On a pris conscience notamment du mal logement, une réalité qui concerne des millions de personnes en France. Comme cette famille de cinq personnes qui vit dans 11 m² sous les toits, dans le 18e arrondissement de Paris [et que vous pouvez écouter dans l'émission vers 5'30'']  

Jean Nouvel :

Je me suis toujours battu pour augmenter la taille des logements et en particulier des logements sociaux. Je trouve absolument scandaleux qu'on soit qu'on soit limité par des normes totalement abstraites comme ça.

Je me suis toujours battu pour qu'on puisse construire plus grand au même prix ; c'est une chose qui est possible. Je l'ai prouvé dans les années 1970 avec Nemausus, un ensemble de logements sociaux à Nîmes, où on a construit 30 à 40 % de plus de surfaces en plus avec les terrasses et des duplex et des triplex pour le même prix. Mais ça, c'est très mal vu par le monde des bailleurs sociaux parce qu'ils veulent répéter les mêmes choses". 

Le bâtiment Nemausus à Nîmes, conçu par Jean Nouvel en 1987
Le bâtiment Nemausus à Nîmes, conçu par Jean Nouvel en 1987 © Getty / UniversalImagesGroup

Jean Nouvel : "Actuellement, les logements sont des coups de tampon : en fait, ce sont exactement les mêmes logements qui sont clonés. On se retrouve avec des surfaces qui n'ont aucune réalité sociale. 

Et en plus, ces surfaces diminuent actuellement parce que le terrain est très cher et donc on arrive à des prix qui amènent un logement de plus en plus petit. C'est une chose qu'il faut absolument changer radicalement.

On devrait absolument aller dans le sens du durable pour faire des logements dans lesquels on a envie de rester, dans lesquels on est bien, qu'on n'ait pas envie d'aller ailleurs.

Et ça, je crois que c'est la première chose qu'il va falloir demander". 

Une autre politique des logements ?

Jean Nouvel : "Il faut une autre politique du logement, mais qui parte avec des bases saines. 

Il n'y aucune raison qu'on ne puisse pas construire plus grand au même prix et qu'on ne puisse pas construire des surfaces qui correspondent au bien être

Actuellement, ce sont les logements du mal être. Donc, la plupart des personnes qui devraient être dans ces logements pendant le confinement, c'est bien évident qu'ils ne peuvent que sortir - sortir de leur cage d'escalier, sortir ailleurs. C'est une politique scandaleuse.

Ce qui est scandaleux surtout, c'est que les logements sont tous faits de la même façon. Ils ont les mêmes normes au nord, au sud, qu'il fasse soleil ou pas… Il faut adapter toujours l'architecture aux situations

Et la première chose qu'il faut demander, c'est que les maires puissent choisir eux-mêmes le type de logement, la taille des logements, leur programme et qu'on leur foute la paix avec toutes ces normes européennes ou françaises qui n'ont qu'un but, c'est de normaliser et de répéter. 

Il n'y a pas de raison qu'on vive beaucoup plus mal en ville qu'à la campagne.

A propos du chantier des tours à Ivry-sur-Seine

Jean Nouvel : "Construire des tours à Paris c'est un exercice difficile parce qu'une tour, ça se voit de loin et qu'elles caractérisent les lieux. Une tour doit apporter un supplément de caractère, un supplément d'âme tout en étant en relation avec son site. 

Cette tour-là se met en limite des voies ferrées qui vont sur la gare d'Austerlitz (donc on voit passer des dizaines de trains en dessous) et le long du périphérique. De là-haut, on voit ça comme un pont haubané avec les trains en dessous, les voitures au-dessus. C'est assez féérique, de nuit. J'ai choisi de faire une tour inclinée, un peu plus que celle de Pise, sur cette partie-là pour aller chercher une série de reflets des trains et des voitures qui passent sous le périphérique. _Ç_a va donner évidemment un spectacle urbain tout à fait particulier".

Pollution sonore dans les villes

Jérôme Sueur travaille au Muséum d'histoire naturelle à Paris, il a lancé avec d'autres spécialistes un appel sur les nuisances sonores pour que le facteur bruit soit pris en compte à l'avenir : "On a retiré une pollution sonore pendant le confinement. On a enlevé notamment tous les sons qui viennent de nos transports, mais aussi de nos voix, de nos mouvements dans la rue. Et de ce fait, on entendait mieux les sons qui proviennent de la nature si on en a un petit peu autour de soi. Il suffit d'un arbre. On entend beaucoup mieux le chant des oiseaux, le bruissement du vent dans les feuilles ou simplement un insecte qui passe. 86%, la population est affectée par les bruits de la route au quotidien" 

Pour lutter contre la pollution sonore, selon Jérôme Sueur :

  • l'isolation des murs 
  • travailler à la source : réduire notre utilisation des machines, tout simplement. 
  • Une autre possibilité serait d'augmenter, dans notre environnement sonore, la part liée à la nature : parcs, jardins, murs végétalisés.

Autre point : les bâtiments sont surtout faits en verre maintenant, surtout les grands immeubles ; ces surfaces réverbèrent énormément les sons et donc ne participent pas à l'amélioration acoustique des villes"

Jean Nouvel a conçu pour le Quai Branly une façade végétalisée (1999 - 2006)
Jean Nouvel a conçu pour le Quai Branly une façade végétalisée (1999 - 2006) © AFP / WILFRIED LOUVET

Jean Nouvel  : "Je ne sais pas s'il faut mettre toujours de la végétation sur les façades, mais ce que je voulais dire par rapport à ce problème acoustique, c'est que l'architecture, c'est aussi un instrument de musique en fait. Il y a un acousticien chinois qui s'appelle Tan [?] qui travaille comme ça sur le son qui est créé par le bâtiment, sur la façon de se promener dedans, sur la façon de faire résonner. Il y a aussi une anticipation [en architecture] : 

on sait que, normalement, dans les décennies à venir, les véhicules seront silencieux donc, le périphérique sera peut-être une belle vallée de lumière et de silence.

L'urbanisme tactique

Mathieu Chassignet. Ingénieur mobilité, qualité de l'air, transition numérique chez ADEME : "L'urbanisme tactique, c'est un concept développé en Amérique du Nord notamment. C'est une autre façon de concevoir la ville, beaucoup plus rapide et agile, qui consiste à mettre en place et à utiliser du mobilier qui est facile à installer / désinstaller / modifier, dans le cas où on n'aurait pas réussi l'aménagement du premier coup.

C'est aussi un mouvement assez contestataire face au constat que finalement, dans nos villes, entre 50% et 80 % de l'espace public est réservé aux voitures - un constat qui paraît très inéquitable. Il y a eu des mouvements de personnes qui ont voulu récupérer de l'espace urbain et par exemple, en traçant des pistes cyclables sauvages pendant la nuit, par exemple. 

Il y a une opération très connue aux Etats-Unis s'appelle "Park(ing) Day", qui a lieu chaque année. Les places de parking sont utilisées pour en faire autre chose : par exemple mettre des transat, installer son bureau pour y faire du télétravail, des choses comme ça. 

L'idée, c'est de faire de la pédagogie et de montrer qu'on peut faire autre chose dans nos villes que de faire circuler les voitures

Park(ing) Day à New York
Park(ing) Day à New York © AFP / Andrew Burton / GETTY IMAGES NORTH AMERICA

La place du vélo et des piétons VS voitures

Mathieu Chassignet. Ingénieur mobilité, qualité de l'air, transition numérique chez ADEME : Aujourd'hui on voit que les transports collectifs restent sous utilisés et à peu près 20 à 25 % de la fréquentation normale. Les routes sont globalement assez peu utilisées. Le seul moyen de transport qui a d'ores et déjà retrouvé son niveau d'avant, c'est le vélo. Ces premières pistes cyclables, qui vont se poursuivre, sont déjà très utilisées.

On parle beaucoup du vélo, il faut aussi faire de la place aux piétons. 

Nos trottoirs sont, la plupart du temps, trop étroits pour que deux piétons puissent se croiser dans de bonnes conditions dans le contexte du déconfinement. 

La largeur réglementaire d'un trottoir, c'est un 1,40 m et ce n'est pas suffisant. Aujourd'hui, c'est d'autant plus important pour la reprise du commerce local. Il faut créer les conditions de la confiance pour les consommateurs. Le seul moyen de faire plus de place aux piétons, c'est de récupérer de la place qui est aujourd'hui utilisée par la voiture - par exemple, en neutralisant quelques places de stationnement dans certaines rues.

Cette tendance du recul de la voiture dans les villes ne date pas d'hier, elle date d'au moins 20 ou 30 ans. Il faut se rappeler que dans les années 1970 / 1980, la plupart des places de nos villes étaient des parkings. Le parvis de Notre-Dame à Paris, la Grand-Place de Lille… À partir des années 1980 / 1990, on a commencé à considérer que ces lieux n'avaient pas vocation à stocker des voitures et à piétonniser les places des centres villes. Un autre exemple, c'est les potelets qu'on a commencé à installer sur nos trottoirs dans les années 1990 à Paris. C'est-à-dire qu'avant, on acceptait que les voitures stationnent sur le trottoir. Aujourd'hui, ça paraîtrait complètement impossible. 

Cette crise peut avoir un effet positif, si je puis dire, c'est d'accélérer cette tendance : pendant le confinement, on a vu des rues vides et des trottoirs bondés. Cela a été un révélateur du fait que l'espace public aujourd'hui en ville est absolument inéquitable.

Finalement, le piéton, qui est le mode de transport le plus universel, bénéficie de beaucoup trop peu de place. Dans le contexte du confinement, il va falloir rééquilibrer." 

Jean Nouvel : "Il ne faut pas oublier qu'il y a une grande problématique d'architecture. C'est ce qu'on appelle support / import. Ça veut dire que la ville, finalement, c'est du dur. C'est un support. Et sur ces supports les choses bougent. On les met comme des meubles ; ça change avec toutes les époques.

Il y a des modes, des nouvelles façons de se promener, et ce n'est pas fini. Je pense qu'on est à la veille d'une révolution avec un changement de nature des véhicules. 

Ça, c'est sûr. Et donc, à chaque fois, il faut adapter l'urbanité de la ville à la façon dont elle est vécue".

Vers une démocratie participative au niveau de l'urbanisme ?

Jean Nouvel : "Je pense qu'il faut depuis très longtemps revoir totalement la façon dont la France prend en compte ses territoires et revoir totalement le problème de l'urbanisme. 

Je n'ai pas beaucoup d'amitié pour les urbanistes, je crois qu'ils sont pour l'essentiel des propagateurs d'une idéologie assez répugnante, basée sur la ségrégation territoriale, fonctionnelle et sociale. 

On vit là dedans depuis un demi siècle ou plus donc il faut vraiment changer quelque chose. Je propose pour cela des ateliers d'élaboration du territoire qui seraient une démocratisation absolument totale de la façon de concevoir la ville. C'est quelque chose qui n'a rien à voir, en fait, avec les ateliers technocratiques d'aujourd'hui. Ce sont des lieux où serait élaborée la stratégie écologique, celle des transports, celle aussi de la nourriture…"

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