Entre citoyens et policiers, ces dernières semaines, les affaires de violence se multiplient : coups et injures pleuvent. Un climat de tension qui a appelé une réponse du gouvernement, jugeant ces faits non-"acceptables". La police doit-elle faire son autocritique ?

Que fait la police ? Ici un policier pendant des affrontements entre la police et les manifestants autour de la Gare de Lyon, Paris, 18 janvier 2020
Que fait la police ? Ici un policier pendant des affrontements entre la police et les manifestants autour de la Gare de Lyon, Paris, 18 janvier 2020 © AFP / KARINE PIERRE / HANS LUCAS

Il y a eu ce manifestant, frappé et en sang, lors du rassemblement des gilets jaunes, samedi dernier. Et la mort de Cédric Chouviat, ce livreur qui avait subi une fracture du larynx lors d’un contrôle de police. De l’autre côté de la barrière, ce sont ces trois policiers qui ont porté plainte après qu’un homme leur ait craché dessus, lors d’une mobilisation. Et cet agent mortellement et volontairement fauché par un conducteur, près de Lyon.

Un face-à-face de plus en plus violent, en forme d’escalade, entre les forces de l’ordre et des citoyens. Et tous les jours, chaque camp qui renvoie la violence et la responsabilité à l’autre. Usage disproportionné de la force, violences illégitimes ou violences policières : autant d’expressions pour parler des tensions qui s’aggravent, se sédimentent. 

Ce qui frappe aussi, c’est le changement de ton, du côté de l’exécutif. Qui parle de comportements "pas acceptables", de fautes qui seront désormais "sanctionnées". Comme si d’un seul coup, avec l’accumulation des affaires ces dernières semaines, les yeux s’étaient ouverts, l’air du temps avait changé.

Une nouvelle ligne gouvernementale qui n’a pas manqué d’être remarquée, et décriée, par les syndicats de police. Eux parlent d’un "lâchage"

Toujours est-il que les images s’accumulent, les blessures aussi. Et les questions qui vont avec. 

Alors pourquoi cette montée des violences ? 

Les méthodes policières sont-elles les bonnes ? 

Faut-il isoler les accidents dont on parle ces dernières semaines ? 

Ou faut-il revoir les formations, les techniques, les armes des forces de l’ordre ? 

Renforcer les sanctions en cas de débordement ?

Extraits de l'émission

Stanislas Gaudon (Secrétaire national du syndicat Alliance Police Nationale) : _"_Il faut rappeler que, depuis un an et demi, nous avons assisté à des événements quasiment insurrectionnels, comme par exemple le 1er décembre, le 8 décembre, où vous avez eu 285 départs de feux dans la capitale. Vous avez aussi des villes, je pense au procès du Puy-en-Velay qui va s'ouvrir : vous avez des individus qui n'ont pas hésité à brûler une préfecture, à empêcher les agents administratifs de sortir de la préfecture. Ça en dit long sur ce climat." 

Fabien Jobard (Directeur de recherches en sciences politiques au CNRS/CESDIP) : "Il y a un paradoxe : 

la police française et la gendarmerie française sont deux forces équipées d'outils qui paraissent difficilement compatibles avec les exigences du maintien de l'ordre.

Il ajoute : "En premier lieu, les grenades et les lanceurs de balles de défense (LBD) qui, au cours du mouvement gilet jaune, ont engendré des blessures et des mutilations qui amènent l'auditrice que nous avons entendue à considérer que la manifestation est par essence désormais un lieu où n'emmène pas ses enfants". 

Stanislas Gaudon : "Je crois qu'il faut garder un peu la tête froide par rapport à l'utilisation du LBD. Il y a des blessures et ça, personne ne le conteste. […] Soyons très clairs sur le sujet, je ne suis pas dans le déni : lorsqu'il y a des enquêtes, il y a des sanctions dans la police nationale et elles sont nombreuses, qu'elles soient judiciaires ou administratives". 

Il n'y a pas d'impunité dans nos rangs

Fabien Jobard : "Il y a beaucoup de sanctions qui sont prononcées au sein de la police nationale, ce sont sans doute les policiers qui sont les fonctionnaires les plus sanctionnés de l'ensemble de la fonction publique. Mais le taux de sanctions lorsque des violences sont dénoncées est très faible. Pourquoi ? Parce que, d'abord, employer la force, c'est ce qui fait le cœur du métier policier, c'est ce qui fait leur spécificité." 

Si on retire aux policiers la capacité d'user de la force, il n'y a pas de police. 

Il poursuit : "Donc là, évidemment, les autorités administratives, la justice administrative, la justice disciplinaire, la justice pénale, sont extrêmement prudents. Lorsqu'il y a violence, souvent, il y a une situation confuse. Si bien qu'au fond, on préfère ne pas s'engager dans la voie de la sanction, sauf lorsque la violence est absolument spectaculaire" 

Stanislas Gaudon : 

Quand je regarde les 2030 sanctions qui ont été prononcées à l'encontre de mes policiers, quand je regarde les sanctions qui sont prononcées tous les mercredis en conseil de discipline, je ne crois pas qu'il y ait de l'impunité.

Il précise : "Il y a des révocations, des mises à la retraite d'office, des exclusions temporaires de fonctions, qui sont quand même lourde de conséquences. Vous savez, dans la police nationale, quand il y a des sanctions, c'est pas une seule sanction toute seule, c'est aussi une sanction aussi sur la carrière, notamment du fonctionnaire de police, parce que : les grades, évidemment, vous les oubliez ; intégrer un service spécialisé, vous pouvez oublier. Donc, c'est lourd de conséquences".

Stanislas Gaudon : "Cette histoire de violences policières, je ne sais pas ce que ça veut dire. Moi, je ne comprends que l'usage de la force est dans le cadre réglementaire ou il ne l'est pas. S'il ne l'est pas, alors il fait l'objet d'une demande de sanction qui est prononcée par l'autorité hiérarchique".

Fabien Jobard : _"S_ur maints dossiers, on a vu qu'effectivement, les fonctionnaires ne portaient pas leur RIO (référentiel des identités et de l'organisation). Alors, à quel degré cette attitude est généralisée, je n'en sais rien, mais ça a été tout de même récurrent. Ça montre qu'il y avait au moins une tolérance à la non-identification de policiers qui opéraient au maintien de l'ordre. Et ce n'est bon pour personne. Parce que si vous mettez en évidence, au moment où tout le monde est armé d'un téléphone portable avec une caméra, que les fonctionnaires de la police nationale ne respectent pas les simples textes administratifs dans leur accoutrement  - et je ne parle pas ici de gestes : une situation de bagarre peut toujours mener à des dérapages - mais ne pas scratcher son RIO sur son uniforme quand on descend du camion, et voir ce geste-là soutenu, ou pas découragé, par sa hiérarchie, ça donne une image désastreuse de l'institution tout entière"

Stanislas Gaudon : "Nous, on était très clairement contre le port du RIO lorsque le code de déontologie a été voté en décembre. D'abord parce que c'est un RIO qui est instrumentalisé, puisque vous savez que maintenant, il y a des spécialistes qui aiment bien faire, notamment des montages vidéo. Et puis, la première chose qu'ils font, c'est quand ils s'approchent de vous. Ils vous provoquent. Et puis après, on fait évidemment ils vous identifient. Et puis, évidemment, ils vous lâchent à la vindicte populaire, notamment par les réseaux sociaux. Par contre, je rappelle une chose : c'est que des unités constituées telles que les compagnies républicaines de sécurité ont une caméra embarquée qui filment l'intégralité de ce qui se passe en matière d'ordre. Et ça, c'est très, très utile. [...] On s'aperçoit que tous ceux qui veulent en découdre avec la police, parfois, hésitent lorsqu'ils savent qu'ils sont filmés."

Stanislas Gaudon : "Il est clair que les fonctionnaires de police et les militaires de la gendarmerie sont aujourd'hui dans une situation de très forte tension, et pas seulement à cause du mouvement des gilets jaunes, mais la loi Travail qui a précédé, et surtout les attentats de novembre 2015 qui ont amené une pression considérable dans les services. À cet égard, lorsque vous avez des affrontements dans le cadre de protestations comme dans celui des gilets jaunes, la responsabilité du politique et de la hiérarchie, c'est de rappeler aux policiers que, surtout dans ces circonstances, ils doivent garder leur sang froid. Moi, ce que je note, c'est que pendant des mois et des mois, de la part des responsables politiques, il n'y a pas eu du tout cet appel à la tempérance, au calme, au sang froid. [...] Par essence, les foules de protestataires sont sur des foules qui sont hostiles à un certain ordre, hostile à certaines décisions. Eh bien, justement, il faut redoubler de sang froid pour ne pas se retrouver embarqué dans une sorte d'affrontement mimétique. 

Stanislas Gaudon : 

Je ne crois pas que les policiers, notamment depuis 2015, aient manqué de sang froid. 

Il a joute : "Moi, je crois qu'ils ont fait preuve de sang froid, par rapport notamment au suremploi opérationnel, par rapport aux moyens qu'on leur a donné de travailler, par rapport aux attaques qu'ils ont subies à la fois dans le cadre du terrorisme et à la fois dans le cadre de la contestation. Vous avez raison de le rappeler, la Loi Travail : 600 blessés en trois mois, ce n'est quand même pas rien. Il y a parfois des unités qui ont été acculées, je pense à mes collègues de la 32e compagnie à côté de l'hôpital Necker, qui ont été quasiment décimés : en l'espace de 15 minutes, 45 collègues qui étaient au tapis. Ça en dit long aussi sur ce climat de violence qui est dans la société actuelle.

Est-ce qu'on trouve aujourd'hui dans les manifestations, par manque d'effectifs, des policiers des forces de l'ordre qui sont amenés à faire des gestes qui ne savent pas faire parce qu'ils n'ont pas l'habitude de les faire ? Fabien Jobard : _"_Je crois effectivement que l'appel à des unités non spécialisées comme les brigades anticriminalité au cours du mouvement des gilets jaunes a été un appel qui s'est fait dans la plus grande confusion. Et on a vu les premières semaines lorsque ces brigades sont intervenues : c'est là d'ailleurs qu'on a eu peut être 80 à 90 des cas litigieux dont vous parlez presque tous les jours sur votre antenne […] Ce sont des brigades et c'est pour ça qu'on les a créées, qui jouissent d'une large autonomie dans un dispositif de maintien de l'ordre. C'est vraiment mêler l'eau et le feu. Donc, vous aviez surtout, dans les premières semaines, des brigades qui se baladaient dans les dispositifs et qui non seulement n'avaient pas la formation, mais en plus n'avaient pas la philosophie du maintien de l'ordre qui consiste par exemple à laisser faire un désordre si la répression de ce désordre entraînerait plus de désordre encore que le désordre lui-même. Si on intègre ces brigades là dans les dispositifs de maintien de l'ordre, alors il faut assurer une formation d'airain comme sont formées effectivement les escadrons de gendarmerie mobile et les CRS.

On a mis la charrue avant les bœufs, on a lâché toutes les unités possibles et on ne peut que constater les dégâts

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