Certains pariaient sur un baby boom du confinement, les chiffres de l'Insee indiquent une baisse historique de la natalité en France en janvier 2021. La pandémie a-t-elle repoussé les envies de fonder un foyer ?

Le "baby blues" de la Covid-19
Le "baby blues" de la Covid-19 © Getty / Katie Rollings

13 000 naissances en moins que l’année précédente : ce sont les chiffres publiés par l’INSEE en janvier dernier. C’est le niveau le plus bas enregistré depuis 1945 en termes de natalité. Cette diminution correspond à la tendance observée cette dernière décennie, et qui s’explique notamment par des grossesses de plus en plus tardives. 

La pandémie a cependant été un élément conjoncturel décisif dans cette chute récente de la fécondité. Pour les couples souhaitant faire appel à une assistance médicale à la procréation (qui correspond à 3,5% des naissances), le Covid-19 a été déterminant : tous les centres qui y sont dédié ont fermé pendant le premier confinement.

Mais c’est avant tout un report des projets de maternité que la pandémie a suscité : 

en France, 50,7% des personnes souhaitant avoir un enfant ont décalé le projet en 2020 et 17,3% l’ont complètement abandonné. 

Pour le démographe Gilles Pison, ce report s’explique par "la montée du chômage et les incertitudes quant à l’avenir". Une tendance qui n’est pas unique dans l’histoire : les grandes crises comme la Seconde Guerre mondiale ont aussi suscité une baisse de la fécondité. 

La France n’est pas non plus un cas singulier, puisque 300 000 à 500 000 naissances en moins sont également attendues aux États-Unis. Elle demeure toutefois en tête de l’Europe en matière de fécondité avec en moyenne 1,84 enfants par femme. 

Pourquoi les confinements n’ont-ils pas au contraire contribué à une hausse des naissances ?

Comment le Covid-19 a-t-il impacté la grossesse et l’arrivée d’un enfant ?

Quelles répercussions a eu l'épidémie sur les couples ?

Peut-on s’attendre à une augmentation de la fécondité dans les prochaines années, en conséquence des projets d’enfants reportés par la pandémie ? 

Avec nous pour en parler :

  • Eva Beaujouan est démographe spécialiste de la fertilité tardive à l'Université de Vienne.
  • Caroline Kruse est conseillère conjugale et familiale. Elle est l'auteure de l'ouvrage Le savoir-vivre amoureux. Les secrets des couples qui durent, publié en janvier 2021 aux éditions du Rocher.

Extraits de l'émission ci-dessous

"Il n'y avait plus de monde d'après"

Caroline Kruse : "Ce que j'ai entendu pendant le premier et le deuxième confinement a été très différent. 

Pendant le premier, on faisait des blagues, on disait "il va y avoir plein de bébés". Or ce n'est pas du tout ce qu'il s'est passé. Je crois que c'est parce qu'à ce moment-là, il y a eu brutalement une contrainte extrêmement forte qui a fait que les couples ne se sont pas éloignés mais se sont resserrés autrement, sur des valeurs de solidarité. Il n'y avait pas trop d'investissement libidinal, mais plutôt des valeurs partagées : la famille, faire des choses ensemble…

C'est après que les choses ont commencé à différer : au moment du deuxième confinement, c'est là que la question des projets, vraiment, est arrivée. C'est comme si le monde était devenu bipolaire, les gens avaient des alternances d'espoirs et de désillusions. 

Il n'y avait plus de "monde d'après". Il n'y avait plus de possibilité de s'investir dans un avenir - et c'est ça qui était très compliqué.

Il fallait de nouveau faire des choix, dans un monde angoissant qui n'offrait pas de perspectives".

L'angoisse des potentiels futurs parents

Caroline Kruse : "L'incertitude personnelle rencontrait l'incertitude du monde. Vraiment. On parle beaucoup d'angoisse des gens. L' "angoisse", étymologiquement, c'est "être resserré" en latin. Ils étaient confinés à l'intérieur de leur angoisse : l'angoisse extérieure, l'angoisse intérieure… Et je pense que ça bloquait complètement cet élan vital qui amène à se projeter dans l'avenir, à avoir confiance en soi, en l'autre, dans le couple, dans le monde.

Ce n'est pas la première fois que j'entends des gens hésiter autour de leur désir d'enfant. Et ce n'est pas la première fois non plus que j'entends cette question "pourquoi faire un enfant dans un monde qui va si mal", et cela bien avant la pandémie. Sauf que la pandémie est venue mettre une sorte de couche supplémentaire de justification supplémentaire à ces inquiétudes, à cette ambivalence du désir d'enfant. C'est-à-dire que :

  • les gens qui avaient vraiment envie d'avoir un enfant en ont eu,
  • les gens qui hésitaient ont hésité encore plus, 
  • et les gens qui, au fond d'eux mêmes, pour des raisons qui leur appartenaient par rapport à leur propre histoire, leur propre enfance, ont étayé leurs craintes sur la fragilité de la vie, du monde et de l'avenir.

Cette génération oscille entre la dépression et le trompe-la-mort (on le voit au moment des carnavals à Marseille, par exemple). Il y a vraiment ces deux attitudes. Et je pense aussi que pour des parents qui ont déjà des enfants, voir la manière dont leurs enfants / ados sont impactés eux aussi par ce monde qui se rétrécit, ça freine un peu le désir d'en avoir d'autres". 

Peut-on espérer voir la courbe de la natalité remonter après la pandémie ?

Eva Beaujouan : "En général, tous les évènements avec une hausse de la mortalité sont suivis par une baisse des naissances neuf mois plus tard, c'est une réaction naturelle. Et en général, après (ça peut prendre quelques temps), il y a un rattrapage des naissances - ou en tout cas, les naissances remontent à un niveau relativement proche de précédemment. 

Après, on est actuellement sur une tendance de la fécondité à la baisse dans quasiment tous les pays d'Europe, et en France notamment. Donc, on ne peut pas vraiment imaginer qu'on va, de toute façon, remonter à deux enfants par femme après la crise sanitaire".

Quelques raisons qui peuvent expliquer cette baisse de la natalité 

Caroline Kruse rappelle d'abord que "ce n'est pas une nécessité absolue d'avoir des enfants. On peut vivre seul(e) et sans enfants, en couple et sans enfant. Ce n'est pas l'absolu ni de la vie d'une femme, ni de la vie d'un homme, ni de la vie d'un couple d'avoir des enfants".

  • Des raisons personnelles (et souvent inconscientes)

Caroline Kruse souligne aussi que "les raisons pour lesquelles on ne veut pas d'enfant sont des raisons très personnelles - soit parce qu'on ne se sent pas à la hauteur d'une paternité / maternité et qu'on cherche à se rassurer, peut-être, en se disant qu'il y a d'autres raisons qui font qu'on n'a pas envie d'avoir d'enfant. Mais ce sont vraiment des freins très psychiques, très personnels et très souvent inconscients".

  • L'inquiétude pour la planète

C'est un argument qu'on entend beaucoup : "moins on est nombreux, et au fond mieux on se porte, parce qu'on est trop nombreux sur cette planète". Eva Beaujouan nuance :  "C'est un argument légitime. D'un autre côté, au niveau du pays, s'il n'y a plus de naissances, il n'y aura plus de personnes qui pourront travailler dans 20 ou 30 ans [et] payer les retraites. En fait, tout est un équilibre. Et s'il n'y a plus du tout d'enfants, cet équilibre-là va être rompu".

  • La séparation des couples pendant la pandémie, ce qui peut remettre ce projet de natalité aux calendes grecques. 

Caroline Kruse note cependant : "La séparation d'un couple est pluri-factorielle. Les couples qui se sont séparés à cause du confinement n'allaient déjà pas très bien avant. Ça a été un révélateur, peut être, mais pas la cause des séparations"

  • les confinements peuvent retarder la formation de couples

Quand on ne se rencontre plus, ça veut dire qu'on ne forme plus de couple. Ça veut dire qu'aux yeux de certaines femmes et de leur horloge biologique, on perd du temps. 

  • Toutes sortes de petites sécurités de base que les femmes et les hommes ont perdu pendant cette période et dont ils ont besoin pour accueillir sereinement un enfant

Par exemple, le fait de se dire "Ma mère ne pourra pas venir de province pour m'aider, je vais attendre un peu", "Je ne peux pas voir mes amis, je ne serai pas entourée"...

Le reste à écouter

Les invités
  • Eva BeaujouanDémographe spécialiste de la fertilité tardive à l'Université de Vienne
  • Caroline KruseConseillère conjugale et familiale
L'équipe