Une semaine après les crèches et les écoles maternelles, les écoles primaires rouvrent ce lundi 27 avril en Norvège. Au Danemark, l'école a repris depuis le 15 avril. Ces expériences précoces de déconfinement doivent-elles servir d'exemple ?

La Suède est l'un des rares pays qui a choisi (et maintenu, du moins jusqu'ici) de ne pas imposer un confinement à sa population. Cette photo a été prise à Stockholm le 26 avril 2020
La Suède est l'un des rares pays qui a choisi (et maintenu, du moins jusqu'ici) de ne pas imposer un confinement à sa population. Cette photo a été prise à Stockholm le 26 avril 2020 © AFP / JESSICA GOW / TT NEWS AGENCY / TT News

Depuis le début de le crise sanitaire, les pays scandinaves ont opté pour des stratégies différentes de leurs voisins. Les danois ont réagi très tôt. Le télé-travail étant déjà développé dans le pays, les citoyens se sont très rapidement réorganisés, sans même attendre l'annonce du confinement. En Suède, pays non confiné, les autorités ont misé sur le sens des responsabilités de la population.

Ce retour à l'école n'est cependant pas exempt d'inquiétudes pour les parents d'élèves. Pouvant faire office de mode d'emploi, les stratégies scandinaves restent prudentes. Même si les commerces sont ouverts, les consignes sanitaires demeurent très strictes : des bars et restaurants ont été fermés en Suède pour non respect de la distanciation sociale.

Avec nous pour en parler :

  • Louise Bodet est grand reporter à la Rédaction Internationale de RadioFrance, de retour de reportage en Suède.
  • Cyril Coulet est chercheur, spécialiste des pays nordiques, anciennement chercheur à l’Institut suédois de relations internationales (Utrikespolitiska Institutet)

Mais aussi à 18h45 :

Le virus sur la carte, par Dominique André. La vie reprend doucement en Chine. Sous le feu des critiques, le pays tente de maîtriser les quelques nouveaux cas qui se déclarent.

Extraits de l'entretien avec Cyril Coulet et Louise Bodet ci-dessous.

Les pays scandinaves et le confinement

Cyril Coulet : "L'empreinte de la culture sociale démocrate est très fort dans les pays nordiques. Maintenant, est-ce que c'est si différent, finalement, de ce qu'est le pacte républicain en France ? Je ne saurais le dire, mais il y a un sentiment d'appartenance collectif, un sentiment d'un intérêt général et d'une responsabilité globale envers la société dans son ensemble."  

Le Danemark est assez pionnier dans le déconfinement ; sa stratégie était mise en place dès le 14 mars. Cyril Coulet précise : "le confinement est une stratégie qui s'y met en œuvre de manière assez simple, et de manière très pragmatique aussi, avec une capacité à réfléchir sur la mobilisation du bâtiment pour pouvoir éviter les concentrations des enfants, notamment dans les écoles"

"On est en dehors des flux d'échanges internationaux sur la péninsule scandinave. Et d'ailleurs, le pays qui a la frontière terrestre avec le continent, le Danemark, a fermé ses frontières dès le 14 mars. Globalement, les populations sont très réduits sur cette zone, ce qui veut dire que si le niveau de circulation du virus est faible, la probabilité d'une accélération est aussi très faible. On n'a pas les mêmes densités humaines, les mêmes flux de circulation, à la fois de personne et de marchandises. Ce sont des espaces moins ouverts qui autorisent des stratégies moins contraignantes parce que le risque est moindre."

La Suède a fait le choix de l'immunité collective

Fabienne Sintes s'interroge : "Au fond, est-ce que la Suède ne profite pas aussi du fait que les pays qui la jouxtent aient fermé extrêmement vite leurs frontières ?" Cyril Coulet reconnait :

Dans la mesure où vous êtes dans un espace peu ouvert et où tous vos voisins ont fermé leurs portes sur votre territoire, il est assez facile d'être vertueux !

Il poursuit : "Cela étant, ce que fait ressortir la stratégie suédoise, c'est que même avec les niveaux endémiques de circulation du virus très bas, on a quand même une accélération de la diffusion du virus : il y a trois semaines, on était à 39 cas pour un million d'habitants en Suède, et dans le même temps 30 cas pour un million d'habitants au Danemark (confiné). Aujourd'hui le Danemark est à 72 cas / million hab et la Suède à 215 cas / million d'hab. Cela fait que la Suède apparaît aujourd'hui comme étant à un niveau particulièrement élevé par rapport à ses voisins, même en étant relativement préservée des flux internationaux".

Louise Boder : 

L'agence de santé publique, qui est toute puissante en matière de lutte contre le coronavirus, dit bien que ce n'est pas un but en soi, l'immunité collective 

Elle précise : "C'est une idée qu'on a en France, mais en fait c'est plus une conséquence logique. Ce que eux relèvent, c'est que ce virus, il faut apprendre à vivre avec puisqu'il n'y a que deux solutions pour qu'il disparaisse :

  • soit le vaccin,  et ça il va falloir attendre des mois et des mois.
  • soit l'immunité collective (70% de la population qui serait immunisée, ce qui protégerait ceux qui n'aurait pas la maladie car celle-i s'éteindrait)

L'immunité collective pose quand même un problème : le fait même qu'avoir la maladie immunise contre la maladie, ça ne fait pas encore autorité puisque l'OMS a indiqué le contraire il y a deux jours.

Les Suédois partent d'un certain nombre de présupposés scientifiques qu'ils estiment comme étant les plus crédibles et les plus probables... Comme nous, finalement. Qui a raison ?  C'est compliqué de le dire puisque cette maladie reste encore dans une très large mesure inconnue.

Pour une immunité collective en France ?

Anders Tegnell, l'épidémiologiste en chef de l'Agence de santé publique en Suède, disait que, selon lui, chaque pays doit faire en fonction de ses propres réalités. 

L'exemple suédois ne pourrait sans doute pas être adapté à la France.

  • Il y a la question de la densité de population : 53 hab / km en Suède ; 105 hab / km² en France,
  • la Suède n'est pas un hub planétaire comme peut l'être la France, 
  • 52% des foyers suédois sont constitués d'une seule personne, 
  • l'âge moyen du départ du foyer familial, c'est 18,5 ans... 
  • la distanciation sociale fait partie quasiment de leur culture, c'est-à-dire que ce sont évidemment des gens qui n'ont pas l'habitude de s'embrasser".

Une particularité politique en Suède

Cyril Coulet : "Il n'est pas inutile de rappeler que la politique suédoise a aussi été influencée par le cadre constitutionnel : il a fallu que le gouvernement fasse passer des lois pour pouvoir fermer les établissements scolaires, car c'est une prérogative qu'il n'avait pas. Il a aussi fait passer une loi, au début du mois d'avril, l'autorisant à fermer les aéroports, les gares, les ports, les commerces... Ce fut l'objet pour le coup d'un intense débat au sein de la société - qui n'a pas été aussi consensuelle qu'on voudrait bien le croire"

Il précise également : "Il y a une spécificité suédoise, dans laquelle le pouvoir d'un ministre sur son administration est beaucoup plus réduit par rapport à la culture française où le modèle administratif est celui de l'armée. Quand je disais que le gouvernement était limité dans ce qu'il pouvait mettre en oeuvre, il était limité par la loi ainsi que par l'interdiction prononcée au ministre de venir donner des instructions aux agences gouvernementales."

Un épidémiologiste devenu star en Suède

Louise Boder : "Il y a eu une tribune d'une trentaine de scientifiques qui s'élèvent contre les choix déterminés par l'Agence de santé publique et Anders Tegnell. Mais il faut quand même voir qu'à l'heure actuelle, quasiment trois Suédois sur quatre soutiennent la politique menée par l'Agence de santé publique.

Anders Tegnell, 64 ans, est l'épidémiologiste en chef de l'Agence de santé publique. Au départ, il est spécialiste d'Ebola, il a été aussi en charge de la réponse sanitaire au H1N1 il y a dix ans. Il a acquis une célébrité quand même très forte. Et il est controversé". 

LIRE AUSSI | Portrait d'Anders Tegnell, l’épidémiologiste suédois qui refuse le confinement

Les migrants et les personnes âgés : les plus touchés en Suède

Louise Boder : "Les quartiers populaires autour de Stockholm concentrent 40% des malades. C'est là que sont autant que les populations immigrées : communautés somalienne, irakienne, syrienne, turque... La mortalité y est parfois bien supérieure : 11,6 morts pour 10 000 habitants, alors qu'elle est de 4,2 morts en moyenne dans la région de Stockholm (où se concentre pourtant la plus forte mortalité). Il y a une politique d'accueil très favorable en Suède, mais ces étrangers peinent à être intégrés. C'est vrai que c'est un angle mort de la prospérité suédoise.

Autre échec sanitaire : les maisons de retraite ont enregistré un tiers des décès dans la région de Stockholm. Il y a aussi cette question "Qu'est-ce qu'un risque acceptable ?" Et là, on touche vraiment à la psychologie nationale. Ça fait quand même partie des grandes ambiguïtés du modèle social suédois : c'est vrai que c'est une société progressiste et très pragmatique, mais qui, peut être s'intéresse plus aux résultats qu'à la morale de l'action. C'est-à-dire que finalement, si des personnes âgées meurent, est-ce que c'est vraiment si grave, puisqu'elles allaient mourir dans les mois qui viennent ?"  

Cyril Coulet : 

Les Suédois ont une capacité à enrober une approche très pragmatique derrière des discours très humanistes, mais qui ne sont pas exempts de contradictions. La Suède nous a déjà démontré qu'elle pouvait être, sur certains points, peut être beaucoup plus régressive que ce que nous sommes, nous, Français.

... Le reste à écouter !

Les invités
  • Louise BodetGrand reporter à la Rédaction Internationale, de retour de reportage en Suède
  • Cyril CouletChercheur, spécialiste des pays nordiques
Programmation musicale
L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.