Le célèbre généticien, médecin et humaniste était aussi un randonneur et voyageur passionné. Axel Khan était capable d’avaler des milliers de kilomètres en parcourant "sa" France, qu'il a traversée deux années de suite en 2013 et en 2014. Retrouvez son entretien au micro de Daniel Fiévet.

Sur les routes de France (ici en Picardie) - image d'illustration
Sur les routes de France (ici en Picardie) - image d'illustration © Getty / Samuel Dhier

En 2013 et 2014, le généticien, chercheur à l'Inserm, a décidé de mettre un terme à ses fonctions pour partir traverser la France à pied, seul, par deux grandes diagonales d’environ 2000 kilomètres chacune : une première des Ardennes au Pays Basques et une autre entre la Bretagne et les Alpes-Maritimes. 

Curieux, drôle, rêveur, Axel Kahn livrait les anecdotes de ses traversées hautes en couleurs, où remontent à notre mémoire quelques-uns des lieux célèbres du passé de la France. Il en a profité pour partager sa réflexion sur l’état de notre pays, la désertification de beaucoup de régions, la pauvreté de certaines, les effets ravageurs de la mondialisation.

Tout cela il le raconte aussi dans ses deux récits de voyage parus chez Stock, "Pensées en chemin" et "Entre deux mers". Que reste-t-il de ses deux longues marches à travers la France ? 

Un enfant de la campagne 

Ce besoin de nature de campagne ne l'a jamais lâché, il a toujours eu envie d'y revenir. Toujours ce besoin d'aller se ressourcer : 

AK : "Je suis né dans un très petit village de campagne, à la frontière entre la Touraine et le Berry. Le matin commencer par le chant du coq. Quand celui-ci ne chantait pas, je me réveillais malgré tout car je sentais qu'il me manquait quelque chose contrairement à d'habitude ! Cela m'arrivait toujours à Paris, au départ. Je me réveillais tous les matins, car le coq ne chantait pas

Cette campagne j'y ai passé les cinq premières années de ma vie, dans un milieu paysan pauvre. Avec fermière et son fils resté célibataire, un peu alcoolique, une dame qui me gardait, qui était une paysanne très très pauvre d'après les critères d'aujourd'hui, presque illettrée, mais qui m'a appris l'essentiel : la beauté des cieux, aussi bien des aurores que des crépuscules, qui m'a appris à me méfier des serpents. Tout cela c'est ce qui m'a permis, quelque 70 après, d'être ce que je suis. 

Le monde normal, pour moi, n'est pas le monde citadin

Ce n'est pas le monde des hôtels internationaux que j'ai connus au cours de ma carrière scientifique, des congrès, des installations. Évidemment, j'ai appris à les maîtriser, à me familiariser avec, mais cela m'a toujours semblé d'un certain degré d'artificialité. Pendant très longtemps, je ne pouvais supporter toute l'année cette artificialité qu'en reprenant une bouffée d'air, comme le cétacé qui, après des heures de plongée, remonte à la surface. 

Je ne pouvais trouver cette bouffée d'air qu'à la campagne que dans la montagne

Pourquoi ces deux grandes traversées ? 

En 2013, il met un terme à ses activités professionnelles pour partir traverser la France à pied, alors qu'on lui proposait de repartir pour deux ans à la présidence de son université à Paris 5. Il explique ce choix soudain : 

AK : "Il y a eu la conjonction de différents phénomènes. 

J'ai lu, au début des années 80, le livre de Jacques Lacarrière, "Chemin faisant", qui m'avait absolument passionné. Je m'étais promis, il y a plus de trente ans de cela, un jour de faire comme lui. 

Je me rappelle d'un homme âgé, infirme que j'avais trouvé en grande difficulté, bloqué par le mauvais temps sur une crête un peu exposée dans le Massif central. On l'avait réconforté et je lui avais demandé pourquoi un homme dans son état pouvait-il bien faire dans un tel endroit ? Il s'était relevé et m'avait répondu : "eh quoi, monsieur ? Vous voudriez peut-être que je sois à l'hospice à quémander le bassin ? Vous savez, monsieur, chacun d'entre nous choisit sa vie". 

Je me baladais en juillet 2011, me demandant ce que j'allais faire au terme de mon mandat qui se terminait à la fin de l'année. Je me rendais compte qu'aucune de ces perspectives ne me rendrait probablement plus heureux que de mettre à exécution ce vœu ancien de mettre mes pas dans ceux de Jacques Lacarrière et que, enfin, comme on ne s'attendait pas à ce que je le fisse, je choisissais vraiment ma vie, ce qui est rare dans une vie en réalité.

Une philosophie du "chemin"

Un chemin, c'est aussi un horizon et l'horizon n'est jamais muet

- Jacques Lacarrière

AK : "Je pourrais reprendre avec mes mots à moi les propos de Jacques Lacarrière. J'ajouterais un point supplémentaire. Le chemin mène d'un endroit à un autre. Un chemin qui tournerait en permanence en rond n'en serait pas un. Peu importe l'horizon vers lequel un chemin mène, ce qui est important, c'est qu'il mène à un horizon. Quand on prend le chemin, on ne se prépare pas à aller avant tout à un endroit. Ce chemin mène d'un endroit à un autre. 

Ce qui est important, c'est de prendre le chemin

On ne pense jamais aussi bien qu'en marchant !

AK : "Les compositeurs, les musiciens, les chefs d'orchestre savent, à un moment donné, qu'il faut arriver à mettre en rythme la musique avec un métronome. C'est pareil pour la marche. 

La pensée arrive à se consolider, à se structurer au rythme du pas

En plus, puisque le chemin va toujours vers d'autres horizons, vous êtes bombardés de sensations liées à des perceptions d'impressions, de sentiments qui sont autant de stimulants de la pensée, qui évoquent une foule d'images mentales imprimées dans votre mémoire. C'est la raison pour laquelle il n'y a pas de doute là-dessus, il n'y a pas de circonstances plus favorables au déploiement de la pensée proactive que le chemin et la marche ! Cette pensée qui puise ses racines, ses sources, sa justification en soi-même, et non pas dans la réponse immédiate à une sollicitation de l'instant. 

Etat de pensée au cours de la première traversée en 2013 

Un premier voyage depuis l'extrême nord-est, de la pointe des Ardennes, de chaque côté de la Meuse, à la frontière belge. Depuis une petite ville qui était prédestinée, Givet, jusqu'à la crête pyrénéenne, au-dessus de Roncevaux ; et ensuite par la crête pyrénéenne jusqu'à la Rhune et Saint-Jean-de-Luz. Le généticien explique pourquoi il avait choisi de parcourir cette longue route seul : 

Deux des objectifs de ce projet étaient le temps consacré à l'épreuve de la beauté et le temps consacré à la pensée

AK : "Quand vous marchez avec quelqu'un d'autre, vous consacrez une part de la pensée avec la personne qui vous accompagne. La solitude était vraiment indispensable à la réalisation de ce projet". 

Ses récits de voyage sont émaillées de références à des artistes, des auteurs, des poètes comme Rimbaud, lui aussi grand adepte de la marche : 

Tout m'enchante chez Rimbaud. Mais si lui ne pensait à rien en marchant, moi je suis en permanence dans la pensée

Rimbaud dit aussi que "Je est un autre". Et ce je qui en est un autre, j'ai rarement eu l'occasion d'être en tête à tête, prolongé pendant des centaines d'heures avec lui, à cheminer ensemble l'un dans l'autre. Les pensées qui m'habitaient en permanence ne se présentaient pas sous la forme d'un monologue qui aurait été un tout petit peu égotiste et ennuyeux, mais d'un vrai dialogue. 

Dans les Ardennes, face aux réalités de la précarité sociale

Le scientifique s'est retrouvé saisi par la précarité sociale des gens qu'il rencontrait sur son chemin. 

AK : "J'étais parti pour la pensée, la beauté, mais dès que je me suis trouvé à Givet, et ce pendant mille 500 km au moins, à chaque fois que mes pas me menaient dans un bassin ayant connu une ancienne prospérité industrielle, je me retrouvais là dans un champ de ruines. Les petites villes que je traversais avait perdu en moyenne les deux tiers des habitants. Le pourcentage des gens aux minimas sociaux était entre 50 et 70 %, c'est quelque chose de totalement épouvantable. 

Je me suis mis d'emblée, dès le premier jour, à analyser cette France, mon pays que j'aime profondément, à comprendre ce qui s'était passé. Et lorsqu'à la fin de mon voyage en 2013 et surtout au début en 2014, je suis arrivé dans des régions qui allaient beaucoup moins mal, je me suis demandé quels étaient les paramètres qui l'expliquaient. 

Vers Saint-Jacques de Compostelle : "la beauté n'a pas de religion"

Une portion qui fait 800 km, qui correspond à l'un des passages les plus beaux de tout le chemin de Compostelle. Le passage du Puy-en-Velay, à Conques est incontestablement admirable. Sur le chemin de Compostelle, il y a des très beaux paysages. Mais peut-être les paysages ont-ils encore été plus beaux en 2014. Il y a une richesse patrimoniale inouïe. En 2013, j'ai fait Vézelay, la basilique du Puy, la basilique de Conques, le cloître de Moissac. C'est tout de même fabuleux !

À Conques, devant la fameuse basilique, Axel Khan est subjugué et ému par la personnalité des pèlerins qu'il croisé le long de ce chemin, autant que par l'art religieux. Il en profite pour exprimer son rapport à la religion : 

AK : "Je l'ai été intensément jusqu'à l'âge de 15 ans. Et, là, en quelques mois, je me suis rendu compte que ce que je croyais croire, en réalité, je n'y croyais pas. Je ne l'ai pas du tout ressenti comme une conquête, comme une révélation mais plus comme une dépossession. 

Il me fallait faire sans cette foi et une partie de mon itinéraire intellectuel a consisté à rebâtir les bases d'un humanisme non chrétien

Lorsque vous en arrivé à la conviction que, après tout, l'homme est un avatar de l'évolution, comme le brin d'herbe ou la mouche, avec des caractéristiques que l'évolution lui a permis d'acquérir, eh bien arriver à refonder les racines, la justification d'un humanisme laïc est compliquée. 

La beauté n'a pas de religion. C'est le fruit de mon itinéraire intellectuel d'une vie

À Conques, dans l'abbatiale Sainte-Foy, auprès du frère Jean-Daniel, qui officiait ce soir-là, la foi, moi qui ne croit plus au ciel, je ne l'avais pas moins que tous ceux qui étaient là dans la basilique et qui, eux, croyaient au ciel. 

Deuxième traversée de la France : de la pointe du Raz jusqu'à Menton

AK : "Je suis au bord de la mer, sur la rive nord, sur le côté nord du Cléden-Cap-Sizun, qui va de la pointe de la Bretagne jusqu'à la baie de Douarnenez. Je passe dans la Bretagne centrale, les Montagnes Noires, je franchis la Loire à Ancenis pour aller dans les Mauges. Ensuite je suis passé en Touraine, je m'arrête dans mon village natal, je passe dans l'Indre, dans la Creuse, avec un coup de cœur incroyable pour la vallée des peintres, la vallée cristalline de la Creuse, qui est un des plus beaux endroits de France, un des plus beaux endroits du monde sans aucun conteste. Il faut vraiment voir cela ! Ensuite, je continue à travers la Corrèze, tout le Massif central, le Cézallier, j'arrive à nouveau dans le Velay, en Haute-Loire. Je franchis la Loire une première fois, puis je monte jusqu'au Mont Gerbier-de-Jonc et, là, je vois les sources de la Loire un peu en contrebas, je suis absolument ébloui par cette montagne incroyable, il en existe pas d'équivalent dans le monde. C'est d'une beauté absolument fabuleuse. Je plonge dans la vallée du Rhône, je commence à remonter toute la Drôme, et puis les Hautes-Alpes, puis les Alpes de Haute Provence, les Alpes Maritimes jusqu'à la frontière italienne. Je bifurque vers le sud et je retrouve la flotte, la mer à Menton.

En 2014, je ne suis pas sur des chemins balisés, j'ai d'abord des routes qui sont incertaines. Souvent, je dois faire demi-tour. J'ai plusieurs fois été en péril. Il m'arrivait de faire 30, 32, 33, 34, 40 km pour faire à vol d'oiseau quelque chose comme 8 kilomètres, pas plus. C'est extrêmement compliqué. 

À l'arrivée, je grimpe et je redescends autant plus de 43 000 mètres de dénivelé. Les deux voyages ont duré 72 étapes

Partir à l'aventure avec Axel Khan 

Programmation musicale 

Chevalrex - Le grand absent

Young Fathers - In my view

Holden - Une fraction de seconde

Les invités
  • Axel KahnMédecin-chercheur en génétique, président de la Ligue Nationale contre le Cancer
Les références
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