Au Népal, les femmes sont loin de bénéficier des mêmes droits que les hommes. Certaines osent braver le poids des coutumes en gravissant l’Everest. La sociologue Anne Benoit-Janin est allée à la rencontre de ces Népalaises qui ont fait du plus haut sommet du monde, un tremplin pour s'élever au-dessus de leur condition.

Illustration du livre"Les Népalaises de L'Everest : quand ascension rime avec émancipation" (Glénat) d’Anne Benoit-Janin, sociologue et l’une des pionnières de la démocratie participative dans la région Rhône-Alpes.
Illustration du livre"Les Népalaises de L'Everest : quand ascension rime avec émancipation" (Glénat) d’Anne Benoit-Janin, sociologue et l’une des pionnières de la démocratie participative dans la région Rhône-Alpes. © Archives Seven Summits Women Team

C’est un petit pays, à peine plus grand que la Suisse qui concentre 7 des 14 plus hauts sommets de la planète. A sa frontière se dresse le plus élevé d’entre tous : l’Everest. Bienvenue au Népal. 

Des alpinistes du monde entier se pressent sur cette terre himalayenne pour tenter de se hisser sur le toit du monde. Ils sont des centaines à y parvenir chaque année mais à ce jour, une trentaine de Népalaises seulement a atteint le sommet de l’Everest. 

Pour accomplir cet exploit, ces femmes ont dû en réaliser un autre plus difficile encore : Il a fallu qu'elles bravent  le poids des coutumes et résistent à la pression sociale, car au Népal, les femmes sont loin de bénéficier des mêmes droits que les hommes. Prendre la voie des cimes est une façon de faire évoluer les mentalités.

Dans un livre intitulé Les Népalaises de l’Everest, la sociologue Anne Benoit-Janin raconte le parcours et les combats de ces femmes. Cet après-midi, elle nous emmène sur le toit du monde à la rencontre de ces Népalaises qui font rimer ascension avec émancipation.

Retrouvez ci-dessous des extraits de l'émission

Les femmes, rares sur le toit du monde

Les premiers hommes à gravir l'Everest sont Edmund Hillary et Tensing Norgay en 1953. La première femme à marcher sur le toit du monde est la Japonaise Junko Tabei le 16 mai 1975. La première Française à atteindre ce sommet est Christine Janin, en 1990. 

La place des femmes sur les montagnes n'a pas toujours été de soi pour tout le monde. On s'en rend compte dans l'extrait d'une interview de l'alpiniste et écrivaine Claude Kogan en 1953 sur la RTF. Alors qu'elle revient d'une expédition dans l'Himalaya, on lui demande si elle faisait partie de l'équipe pour faire la cuisine !

La vie au Népal

  • Des montagnes sacrées

ABJ : "Les Népalais ne vont pas tellement dans la montagne, pour laquelle ils ont un énorme respect. Ils l'ont laissée à distance pendant des centaines d'années car pour eux, les sommets sont des dieux. L'Everest, c'est Sagaramatha, la déesse, maîtresse du ciel. On ne doit pas monter pas sur les dieux, la montagne est sacrée."

  • Des relations hommes femmes apaisées

ABJ : "Comme je suis grande, d'habitude dans une foule, je ne passe pas inaperçue. Mais pas au Népal. Les Népalais pourtant petits ne me regardent pas. Dans les villages, les trekkeurs peuvent jouer avec des femmes au ballon. Un homme va toucher les cheveux d'une trekkeuse en rigolant. Et ce n'est pas du tout gênant. Il n'y a pas d'agressivité et pas ce regard sexuel."

  • Des hommes partis chercher du travail à l'étranger 

ABJ : "Durant un voyage au Mustang [région située au nord-est du Népal], je me suis demandée où étaient les hommes. Les femmes sont dans les champs, à la cuisine, ou elles lavent le linge. Et je voyais très peu d'hommes. J'en ai vu quelques uns s'occuper des chevaux. Renseignements pris, les hommes ne sont pas en train de dormir pendant que les femmes travaillent. 

Ils sont partis dans les pays du Golfe chercher du travail. Le Népal est l'un des pays les plus pauvres du monde.

  • Des femmes à la vie dure

ABJ : "Leur rôle est de s'occuper de leur foyer dans des conditions difficiles. Dans des lieux où l'intimité féminine n'existe pas.  J'ai un jour visité une petite masure. Il y avait deux lits et ils vivaient à cinq."

Pasang Lhamu Sherpa, la première Népalaise à atteindre le sommet de l'Everest

Anne Benoit-Janin : "Pasang Lhamu Sherpa a atteint le sommet en 1993 après quatre tentatives. Elle a dû braver beaucoup d'interdits parce qu'au Népal, on n'a pas l'habitude de voir une femme quitter son foyer. C'est tellement ancré dans la culture du pays qu'on lui a fait payer des frais comme si elle était une étrangère.

Cette femme avait déjà fait preuve de beaucoup de courage. Elle avait refusé le mariage voulu par ses parents.. Elle s'est enfuie avec celui avec qui elle avait envie de vivre. Ils ont eu des enfants et se sont mariés. Elle était assez exceptionnelle parce qu' elle a monté une agence de trekking avec son mari et a ensuite monté sa propre affaire. Elle apportait des bouteilles de gaz, qui ne peuvent pas voyager en avion, aux alpinistes.

Elle était déjà chef d'entreprise dans les années 1980, 1990, ce qui est déjà un exploit.

Puis elle voyage, elle va gravir le mont Blanc avec son mari. Elle va se demander : pourquoi il n'y a pas de Népalaises dans les alpinistes ? Pourquoi aucune Népalaise n'a atteint le sommet de l'Everest ? Elle se met en tête de le faire. Au départ, c'est un peu un défi personnel. Et puis ensuite ça la dépasse. 

Elle le fait pour deux raisons : pour les femmes, pour leur montrer qu'elles peuvent sortir de chez elles, qu'elles peuvent vivre des aventures. Et ensuite, elle le fait aussi pour sa communauté sherpa au Népal. Il faut savoir que dans ce pays, il y a plus de 60 ethnies avec des enjeux forts de reconnaissance. Maintenant les sherpas sont très considérés au Népal. Ils appartiennent aux peuples des montagnes. Ils sont bouddhistes, c'est ce qui les différencie des autres ethnies."

Elle laisse sa vie dans cette ascension de l'Everest en 1993 

Anne Benoit-Janin : "À l'époque où elle gravit la montagne, les conditions pour monter n'étaient pas du tout les mêmes. Aujourd'hui, il y a des routeurs et on connaît vraiment bien la météo . On sait quand il y a des fenêtres pour grimper, des moments où les conditions sont bonnes pour l'ascension. C'est d'ailleurs pour cela qu'il y a beaucoup de bouchons à l'Everest parce que tout le monde y va en même temps. 

Or en 1993, c'était plus incertain. On partait quand on était prêt, qu'on était acclimaté. Et là, Pasang Lhamu Sherpa et son expédition se sont fait avoir par le mauvais temps. On ne sait d'ailleurs pas exactement. Apparemment son sherpa était malade. Et elle ne voulait pas le laisser tout seul là-haut. 

Au moment de la redescente, au lieu d'aller avec tous les autres, elle et son sherpa restent pour établir un campement de fortune dans la pente. Et comme Pasang Lhamu Sherpa avait déjà passé une nuit à 8000 m d'altitude (ce qui est extrêmement dur), elle a du se dire que c'était possible de rester encore en haut. Mais il a fait tellement froid qu'elle et son sherpa sont morts. 

  • Son corps est redescendu (et c'est exceptionnel)

ABJ : "Sonam, son mari fait redescendre son corps. Certains racontent qu'on peut croiser quand on monte dans l'Himalaya des corps gelés parce que c'est trop difficile de les redescendre. C'est lourd et donc c'est très compliqué. Son mari a fait ça pour elle. 

Aujourd'hui, Pasang Lhamu Sherpa est devenue une légende au Népal. A Katmandou, il y a une statue de cette femme en pied, elle a donné son nom à des places des rues. Il y a même un timbre à son effigie, on a donné son nom à une sorte de riz. Surtout elle a influencé toute une génération de femmes."

La suite à écouter...

Pour aller plus loin

En fin d’émission : Les femmes aussi sont du voyage

Les extraits sonores diffusés

         Lectures :Cécile Ribault Caillol 

  • Le plus haut sommet du monde  est vaincu -Les Actualités Françaises  02/07/1953 (INA)
  • La femme alpiniste Claude Kogan  12/10/1953 (INA)
  • Extrait du documentaire « Les belles envolées » d'Anne Benoit-Janin
  • Extrait du documentaire Sherpas, les vrais héros de l'Everest de Frank Senn et Hari Thapa
  • Ulysse réalisé par Mario Camerini (1954) 

la programmation musicale

  • Jane BIRKIN Pas d'accord 
  • LONDON GRAMMAR Lose your head 
  • Tina TURNER [+] Ike TURNER River deep, mountain high
Les invités
Programmation musicale
L'équipe