Pendant 25 jours, dans la pluie, le vent et le froid, en l'absence de tout sentier, François Garde et ses trois compagnons ont réalisé la traversée intégrale de Kerguelen à pied en autonomie totale. Une aventure unique, tant sont rares les expéditions menées sur l'une des îles les plus inaccessibles du Globe

Paysage volcanique de l’une des Îles Kerguelen.
Paysage volcanique de l’une des Îles Kerguelen. © AFP / STICHELBAUT Benoit / hemis.fr

"Mais qu’est ce que c’est que ce pays où les cascades remontent vers le ciel et où les lacs se déplacent ?"

François Garde s'est posé la question alors qu’il effectuait la traversée à pied de l’île principale des Kerguelen. Pendant 25 jours, l’écrivain accompagné de trois amis expérimentés a parcouru du nord au sud cette île déserte du sud de l’océan indien, aux confins des quarantièmes rugissants.

Seule, dans la pluie, le vent et le froid, la petite équipe a évolué en l’absence de tout sentier, au milieu de paysages sublimes et inviolés que peu d’humains ont parcourus. Ce territoire, découvert en 1772 par Yves Joseph de Kerguelen, est resté avant tout le royaume des albatros, des manchots et des éléphants de mers. 

Dans un livre paru chez Gallimard, intitulé "Marcher à Kerguelen" illustré par les photographies de deux de ses compagnons d’expédition Michael Charavin et Bertrand Lesort, François Garde raconte comment s’est déroulée la traversée de cette île qui était devenue pour lui une obsession.

Cet après-midi, il nous emmène bivouaquer à la lisière du monde dans un décor digne de Tolkien, à Kerguelen.

 Photo du livre de François Garde "Marcher à Kerguelen" (Gallimard), illustré par les photographies de deux de ses compagnons d’expédition Michael Charavin et Bertrand Lesort.
Photo du livre de François Garde "Marcher à Kerguelen" (Gallimard), illustré par les photographies de deux de ses compagnons d’expédition Michael Charavin et Bertrand Lesort. / Bertrand Lesort

Retrouvez ci-dessous des extraits de l'entretien avec François Garde dans l'émission

La traversée sur le Marion Dufresne vers les TAAF

Le Marion Dufresne est le navire qui fait la navette entre l'île de la Réunion et les TAAF, les Terres Australes et Antarctiques Françaises du sud de l'océan Indien, pour aller les ravitailler. François Garde a ét administrateur supérieur des TAAF entre 2002 et 2004, il a souvent pris ce bateau.

"Quand on quitte la douceur de la Réunion, sa musique, sa gastronomie, la vie de famille, le bureau, etc. et qu'on embarque sur le Dufresne, on a le sentiment d'avoir passé un seuil. On ne sait pas ce qui va se passer : la traversée va t elle être calme ou agitée ? Très agitée? Elle est souvent agitée et j'ai l'impression parfois très, très, très agitée. Je me souviens de m'être cassé la figure dans la douche de ma cabine parce qu'on avait une vague de 17 mètres, c'est quand même assez costaud. 

La sirène du bateau qui dit "au revoir" à la Réunion, c'est quand même l'appel de l'aventure. Pour moi, c'est un appel auquel il est impossible de résister".  

Les TAAF, qu'est-ce que c'est ?

"Il y a d'une part La Terre-Adélie, sur le continent antarctique, qui a un régime particulier" explique François Garde. "Et puis Crozet, Kerguelen et Amsterdam, qui sont donc dans le grand sud de la Réunion, à peu près à mi-distance entre la Réunion et le continent antarctique. Donc Kerguelen, c'est 49 degrés sud, donc c'est les 40e Rugissants, voire les 50e hurlants".

Un coup de cœur particulier pour Kerguelen

"Crozet et Amsterdam sont des archipels, les îles sont relativement petites" explique François Garde, "en une très grosse journée de marche, vous traversez l'île principale. 

Alors que Kerguelen, c'est grand comme la Corse. Il y a cette dimension, et puis il y a, pour des raisons géologiques que je suis incapable de vous expliquer, les paysages sont assez différents selon les péninsules"

On chemine et puis on passe d'un paysage plus rond à un paysage plus plus aigu. Il y a des fjords, des glaciers, on ne sait jamais ce qui va nous attendre… En plus, ce qui est quand même très agréable, c'est que les cartes sont presque fausses. On a parfois des surprises !"

Pour l'écrivain, Kerguelen propose "la capacité d'être dans une vraie aventure, que n'offrent pas les autres îles parce qu'elles sont trop petites".

Sur l'île, aucun arbre ne pousse. 

"L'élément le plus fort du paysage, c'est le vent.

"C'est paradoxal parce qu'on ne le voit pas, mais c'est lui qui, en permanence, vous occupe. Mais sinon, selon les endroits, ce sont des vallées glaciaires avec des lacs tout en longueur. Il y a des péninsules. Il y a des plages de sable noir. Il y a une activité volcanique qui a laissé des traces dans le paysage (sources chaudes, bulles de gaz pétrifiées...)".

Un île déserte (ou presque)

Il y a une petite base scientifique et une capitale lilliputienne, Port-aux-Français, mais les humains n'y font que passer : "il y a entre 80 et 120 hivernants qui sont là pour, selon leur mission, six à quinze mois - mais jamais plus. Tout le monde est là avec un sentiment d'avoir accès à une espèce de paradis dont on sera un jour chassé. On ne peut pas s'y établir" décrit François Garde. 

"C'est une population plutôt jeune (la moyenne d'âge doit être inférieure à 30 ans), beaucoup plus de garçons que de filles, et une ambiance de gens qui ont envie de profiter de leur expérience, plein d'énergie".

Photo du livre de François Garde "Marcher à Kerguelen" (Gallimard), illustré par les photographies de deux de ses compagnons d’expédition Michael Charavin et Bertrand Lesort.
Photo du livre de François Garde "Marcher à Kerguelen" (Gallimard), illustré par les photographies de deux de ses compagnons d’expédition Michael Charavin et Bertrand Lesort. / Michael Charavin

Un sentiment d'éternité sur l'île

"L'île n'est pas hostile, elle est, tout court. C'est nous qui sommes de passage, c'est à nous de nous adapter et de nous préparer pour affronter les difficultés. Il y a un sentiment d'éternité : on voit des paysages qui n'ont pas changé depuis très longtemps. Et en même temps, on a le sentiment que toutes les journées sont pareilles. 

On y voit des animaux, oiseaux ou mammifères marins, qui n'ont pas peur de l'homme. Ils sont juste très étonnés. 

La traversée de Kerguelen

L'objectif de l'équipe de François Garde était de traverser en 25 jours cette île grande comme la Corse. Aucun sentier, la pluie, le vent, le froid. "Quand l'hélicoptère s'en va, que vous vous retrouvez tous les quatre sur cette terre nue, avec une falaise, quelques cailloux et une pente douce qui va vers un lac, vous vous dites d'abord "Si je veux prendre une douche chaude, c'est dans 25 jours". Mais surtout : "Est-ce que j'ai la capacité physique de le faire ? Est-ce que nous allons rencontrer des difficultés que nous aurions sous-estimées ?"

Photo du livre de François Garde "Marcher à Kerguelen" (Gallimard), illustré par les photographies de deux de ses compagnons d’expédition Michael Charavin et Bertrand Lesort.
Photo du livre de François Garde "Marcher à Kerguelen" (Gallimard), illustré par les photographies de deux de ses compagnons d’expédition Michael Charavin et Bertrand Lesort. / Bertrand Lesort

J'ai eu le sentiment de marcher sur une terre sans mémoire.

"Il n'y a pas de tradition orale, pas de peinture sur les rochers, pas une vieille dame à interroger. Une terre qui n'a pas de mémoire. C'est tout à fait étonnant et ça participe aussi à ce sentiment d'éternité. Nous ne sommes que de passage, nous allons repartir et l'île continue, comme elle a toujours été." 

Pour vivre cette expérience hors du temps, François Garde a aussi fait le choix de partir sans montre : il se laissait "guider par les impératifs de l'estomac ou du sommeil".

On est entièrement présent, au moment où on est.

Une étrangeté liée aux noms des lieux

Pour beaucoup, ce sont des noms évocateurs, soit des noms d'explorateurs, soit des noms de région ou de géographie que l'on connaît. Mais dans un ordre totalement différent, on a l'impression d'être dans un lieu imaginaire. Par exemple il y a "un Lubéron qui regarde vers le golfe du Morbihan"

Il y a un petit côté Tintin dans ces toponymes, qui ont l'air d'avoir été mis par une bande de joyeux drilles qui se sont fait plaisir. 

Une île où les cascades remontent au ciel et les lacs se déplacent

Le vent est présent sur l'île en permanence, avec parfois beaucoup de force, "on peut se faire cueillir, si on n'a pas bien verrouillé ses chaussures et ses bâtons de marche, et décoller sur deux ou trois mètres - et la réception n'est pas garantie". François Garde résume : "quand il n'y a 'pas' de vent, c'est 30 nœuds, et quand il y en a, c'est 60 ou 80. C'est pour ça que c'est le seul endroit au monde où j'ai vu des cascades qui chutent d'un plateau en basalte, commencent à tomber et le vent les prend, les tord et les renvoie vers le ciel. 

Je n'avais jamais vu de pays où les cascades remontent. 

Autre bizarrerie : les lacs se déplacent. "Les cartes ont été faites pour l'essentiel dans les années 1960. Ce lac était adossé à un glacier, celui-ci a avancé et un jour, le lac a forcé le glacier et s'est reconstitué un petit peu plus loin. Du coup, lorsqu'on est arrivés, en regardant la carte on a vu qu'on était en train de marcher au fond du lac, ce qui est quand même une expérience incroyable ! Mais des surprises comme ça, il y en a tout le temps". 

"Marcher à Kerguelen", un livre qui raconte cette expédition

"Avoir quatre pèlerins qui sont perdus au milieu de la pampa, pour l'administration, c'est un risque que ça se passe mal. Donc le risque était, si je puis dire, compensé, par le fait qu'il y ait un 'retour' : la perspective de faire un livre. Mais je n'avais jamais écrit de livre de marche, je ne savais absolument pas comment j'allais m'en tirer. 

[...] Quand on marche bien, le cerveau n'arrête pas de s'occuper. Le moindre accident du relief, le moindre incident déclenche des réflexions. Et j'ai essayé de toutes les noter. Elles ne sont pas toutes dans le livre parce qu'il y en aurait eu trop, mais celles qui me paraissaient les plus pertinentes, ou au contraire les plus absurdes, y sont. 

Ce que je voulais raconter, c'est pas une expédition de quatre (je parle assez peu de mes trois compagnons, même si je les aime beaucoup) : j'ai voulu surtout voir comment je résistais ou m'adaptais à ces conditions d'inconfort, de température, de vent, de nourriture monotone, de couchage à la dure… Et en même temps, l'imaginaire qui ne cesse de gambader et de partir dans les directions les plus incongrues". 

Marcher à Kerguelen (chez Gallimard), écrit par François Garde et illustré par les photographies de deux de ses compagnons d’expédition, Michael Charavin et Bertrand Lesort

Et en fin d’émission 

Nous plongeons à la découverte des requins. Aucune inquiétude à avoir nous serons en compagnie d’un spécialiste : le biologiste Johann Mourier.

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Son livre "40 idées fausses sur les requins" est paru aux éditions Quae

Les archives de l'INA :

  • Départ du "Marion Dufresne" vers les Kerguelen 
  • "Une rotation dans les terres australes"  27/07/2004 par Stéphane Deligeorges  France Culture 
  • Isabelle AUTISSIER évoque sa découverte des îles Kerguelen au micro de Mathieu Vidard
  • "Café bazar"  Mathieu Vidard 28/04/2006 
  • Lecture Raymond Rallier du Baty :« …..Kerguelen avait dû être un des chaudrons des 1ers âges du monde … » .
  • Une rotation dans les terres australes 11/08/2004 par Stéphane Deligeorges 
  • Lecture Bernard Bouillon 
  • Christophe GUINET, à  Pointe  Suzanne 
  • "Thalassa"  02.03.2007 France 3
  • LECTURE  Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec 
  • "Les grands noms de la géographie" 13/10/1972 (ORTF) 
  • A port Ratmanoff  avec  les manchots royaux 
  • Reportage Jacques Carion  16/06/1959 

La programmation musicale 

  • OURS La 5e saison 
  • Paul MAC CARTNEY Find my way 
  • SHE KEEPS BEES Ocean 
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  • JESSICA LARRABEEOcean2019
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