Depuis plus de 50 ans, ce grand photographe et cinéaste nous rapporte les contrastes, les ombres et les lumières des pays qu’il traverse et des gens qu’il rencontre.

Raymond Depardon à Cannes en 2017
Raymond Depardon à Cannes en 2017 © Getty / Stephane Cardinale - Corbis

Tour à tour reporter de guerre, photographe, documentariste, portraitiste, toute sa vie, Raymond Depardon n’a cessé de prendre la route pour observer le monde à travers l’objectif de son appareil photo ou de sa caméra.

Son premier grand voyage, c’est celui qui lui a fait quitter la ferme de ses parents, à 16 ans, pour monter à la capitale et vivre sa passion pour la photographie. Un premier grand voyage qu’il vivra comme un déracinement. Mais ses racines paysannes, il les retrouvera ailleurs au détour des chemins de terres d’Afrique ou d’Amérique du Sud. Elles le conduiront également à réaliser 3 films sur l’évolution de la vie agricole en France.

Son insatiable curiosité l’a aussi emmené loin des campagnes, des pampas et des brousses. Raymond Depardon a eu, dans son viseur ,des grands fauves de la politique. Appareil photo en bandoulière, il s’est aussi enfoncé dans la jungle des grandes villes aux Etats-Unis ou encore au Japon. 

Que garde notre photographe baroudeur de tous ses voyages, et de toutes ses rencontres ? Nous allons en avoir un aperçu avec cette nouvelle diffusion de l’entretien que nous avait accordé Raymond Depardon en août 2018.

Extraits de l'entretien : Raymond Depardon : "Prendre une photo pour moi, ce n'est pas voler, c'est faire exister les gens"

"Le voyage m’a sauvé la vie"

Raymond Depardon : "J'ai d’abord été photographe de guerre et j'ai eu la chance de survivre. Beaucoup de mes amis ne sont plus là.

Je ne sais pas s'ils seraient passés du reportage à la photographie de voyage. Il reste toujours des photographes de presse politique. Mais je sais que le reportage lointain m'a sauvé la vie. 

Dans les années 1970/1980, le photojournalisme s'est arrêté. Comme j'avais la chance d'avoir voyagé, moi qui suis plutôt casanier, je suis parti. Malgré mon peu de connaissance en langues étrangères, j’ai voyagé et cela m’a permis de continuer à prendre des images".

Un peu trouillard

"J'étais un peu trouillard alors que j’en ai vu des conflits en tant que reporter de guerre : la guerre d'Algérie, du Vietnam, et d’autres troubles dans le monde entier. Je n'aimais pas la violence. Et pourtant, je prenais des photos des gens qui posaient avec des kalachnikovs comme au Tchad. 

Même si j'ai arrêté de photographier ces gens armés, je reste au fond de moi un reporter. Je vois très bien l’aspect politique derrière la souffrance des gens. 

Comme un citoyen du monde, je suis un peu tiraillé".

Voyager pour ne pas déprimer

"Je suis pour le voyage lent à pied, à vélo. Mais en tant que photographe, on ne peut pas voyager grâce à un mode de transport collectif. C’est compliqué. Si on voit des choses formidables par la fenêtre d’un bus… On est bloqué.  

Je suis très heureux en voyage. Mon médecin m’a trouvé déprimé chez moi". 

Peut-être que nous, les photographes sommes tous un peu déprimés quelque part aussi parce que sinon, on ne ferait pas de photo !

La photographie : un miracle

"C'est un miracle d’être devenu photographe. Mes parents étaient des gens formidables. Ils étaient nés au début du siècle. Mon père était très doux. J’aurais sans doute mérité d'avoir une paire de gifles, ce qui était assez commun à l'époque, il ne l’a jamais fait. Mes parents, agriculteurs, étaient paniqués parce qu'ils se sont vite aperçus que je n'étais pas fait pour reprendre la ferme. 

Ils ne comprenaient pas bien ma fascination pour l’appareil photo. Mais ils m’ont m’accompagné dans ma démarche. 

Ils sont même allés aux puces de Lyon pour en chercher d’autres. Mon père a pris contact avec un opticien de Villefranche-sur-Saône pour lui demander s’il n’avait pas besoin de quelqu’un. Je me suis donc retrouvé apprenti à 15 ans. Et puis, j’ai eu la chance de rencontrer un photographe amateur. Il faisait des photos dentelées et il m'a beaucoup appris. Et puis je suis monté à Paris très tôt. Trop tôt".

Un exilé de l’intérieur

"Je suis un exilé de l’intérieur. Paris a été un choc. J'étais tout seul dans ma chambre de bonne. À l'époque, il y avait beaucoup de demandes de photos. Je me suis aperçu que des personnes plus demandées que d'autres".

Je me suis dit : "Puisqu'ils veulent tous Brigitte Bardot et le Général De Gaulle, je me suis mis à photographier Brigitte Bardot". Cela m’a valu une double page dans Paris-Match ! 

Un photographe de la décolonisation

"Puis on m'a envoyé en Afrique où je suis tombé en pleine décolonisation de l'Afrique. Je suis vraiment le photographe de la décolonisation au sens sartrien. Algérie, Cote d’Ivoire… J'étais d’une nouvelle génération". 

Grâce à mes racines paysannes, je n'étais pas trop complexé. J'arrivais vers les gens un peu la gueule enfarinée. Les Africains voyaient que j'étais très jeune, que je n’étais ni un colon, ni un militaire.

Et puis, je faisais des photos. Quelque part, j'ai été aidé par mes origines rurales".

Une proximité immédiate avec les agriculteurs

"Le choc a eu lieu en 71 au Chili. J’avais perdu beaucoup de photographes autour de moi, dont Gilles Caron. Je me suis dit que le prochain serait moi ! Et un ami m'a emmené au Chili. C'était la première année du premier régime socialiste en Amérique du Sud. Le pouvoir redistribuait les terres aux Mapuches, notamment dans le sud du pays.

J’ai vu que labourer avec des bœufs avait encore un sens. J’en ai fait des photos. J'ai aussitôt écrit à mes parents en leur disant : "C'est formidable, il y a encore des labours avec des bœufs comme chez nous !" Cela avait un sens géopolitique. 

Cette expérience m’a redonné espoir dans mon travail. Je me disais que si je faisais le tour du monde en faisant ce genre de photos, je pourrais en vivre, et à côté, faire des livres et des films. 

Je n’ai presque jamais eu de fixeur en Afrique ou en Amérique du Sud. Je vais voir les gens que je veux photographier. Je les approche et cela se passe toujours bien. Alors que les journalistes restent souvent dans leur voiture. 

Pour moi, il ne s’agit pas de voler des images, mais de faire exister les gens.

J’ai plus peur de photographier une jeune femme blonde dans la rue qu’un paysan".

Les taiseux

"Quand j’ai filmé et photographié les agriculteurs (Profils paysans), mes parents n'étaient plus là. Tout le monde me disait que le monde que je cherchais à rendre était terminé. Et que l’agriculture intensive avait pris le relais. Or dans les régions de  moyenne montagne : les Cévennes, la Haute-Loire, la Haute-Saône… Comme les terrains sont accidentés, ils n’ont pas été contaminé par l’agriculture intensive". 

C’est vrai que ces paysans ne parlent pas beaucoup et je me suis forcé à parler, quitte à dire des bêtises. Je parlais pour ne pas laisser trop les silences s'installer.

"Comment ça va avec la douleur ?" 

"C'est une expression africaine (et le titre d’un de ses documentaires). Le mot douleur chez nous a un sens très fort. En Afrique, c’est plus léger, c’est une façon de demander comment ça va. Je suis resté longtemps au Tchad. J’y vais depuis les années 1960. 

J’ai été fasciné par les Toubous, ces nomades guerriers. Ils sont tous en blanc, présents depuis très longtemps puisqu'ils sont les seuls Noirs du Sahara. Ils sont francophones, et un peu distants, très discrets. 

Ce sont des chameliers ou des chasseurs pour certains. Et je les aime bien parce qu'ils me font rire. Ils n’ont pourtant rien de drôle. 

Mais je pense qu’ils sont assez proches de ce qu’était mon père. Ils ont les mêmes préoccupations que lui qui était éleveur. Ils ne sont pas belliqueux. 

Ils ne veulent pas l'indépendance. Ils veulent simplement qu'on leur apporte les choses qu'on leur avait promises. 

En 1970, je suis tombé en embuscade et fait prisonnier un mois. Donc je connaissais les Toubous. 

Il faut aller voir Mordra. C'est une palmeraie de montagne à deux mille mètres d'altitude et des sources d'eau chaude, un endroit inouï. L’un des plus beaux lieux du monde. C'est un éden. 

Pendant trois ans, les Toubous ont retenu avec eux prisonnière Francoise Claustre. J'ai fait la vidéo des preneurs d'otages, parce que j’avais peur qu’elle meure. Donc, j'ai fait le go-between entre elle et les rebelles toubous dans le gouvernement. François Claustre a été libérée, et j'en suis très fier. Je ne sais pas si c'est à cause de moi".

Une erreur avec Massoud

"J'ai été le premier à arriver à Peshawar, à m'intéresser à l'Afghanistan en soixante dix-huit ans. J’avais la chance de ne pas bien parler anglais. 

Et on m’a mis ce jeune étudiant qui n'était pas encore le commandant Massoud. Il parlait bien français. Grâce à lui, j'ai fait un des voyages des plus beaux du monde puisqu'il m'expliquait tout. 

Nous sommes partis au Nouristan pas tout à fait dans sa vallée et on a été encerclé par l'Armée rouge, etc. J'ai fait ces photos. Et grâce à lui, j'ai pu les ramener et passer de l'autre côté de la frontière.

J'ai fait une erreur, ce qui lui a valu d'ailleurs quelques jours de prison que je regrette beaucoup maintenant. Il y avait un paysage magnifique. J'ai sorti de ma tenue afghane, mon Leica et fait une photo. Et donc là, je me suis démasqué comme étant un Occidental. Je n’aurais jamais dû. Massoud a été arrêté et m'a dit : "cours très vite", et j'ai filé dans la montagne pendant deux jours. J'ai trouvé un camion, mais je n'avais même pas mes films photographiques avec moi. Une semaine après il est arrivé avec. J’aurais voulu le revoir. C'était un homme formidable". 

La photo avec ou sans légende ?

"Barthes disait d’un texte qu’il pouvait être ancrage ou relais. Quand j'ai fait mes séries de photos pour Libération, j'étais gonflé ! A un moment donné, j'ai fait une photo à Park Avenue, l'avenue la plus riche du monde. Je ne sais pas pourquoi en allant au labo, j'ai pensé à mes parents qui faisaient les foins à la ferme. J'ai écrit comme légende : "La période des foins à la ferme du Garet" sur cette photo de Park Avenue".

La programmation musicale 

  • Johnny HALLYDAY A tout casser 
  • Jimmy PAGE Jane BIRKIN Ces murs épais 
  • MAXWELL FARRINGTON & LE SUPERHOMARD  We, us the pharaohs

=> Cette émission est une rediffusion du 14 août 2018

Nus et culottés

Et en fin d’émission, nous retrouverons Nans et Mouts de la série "Nus et culottés" de France 5 rebaptisé cet été "Confinus et culottés". Aujourd’hui, ils nous emmèneront dans les Pyrénées à la recherche d’une grotte pour passer la nuit.

Revoir des émissions de Nus et culottés

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