Son nom est peu connu et pourtant, il faudrait dire "Bell de Bagdad" comme on dit "Lawrence d’Arabie", car l’aventure de Gertrude Bell, auprès des chefs bédouins de Mésopotamie, est le reflet au féminin de celle du Colonel Lawrence.

ente de Fahad Bey, Garah. Gertrude Bell a fait de fréquents voyages en Irak, photographiant ses visites. Irak, 1909.
ente de Fahad Bey, Garah. Gertrude Bell a fait de fréquents voyages en Irak, photographiant ses visites. Irak, 1909. © Getty / Gertrude Bell/Royal Geographical Society

C’est une grande dame de l’aventure qui a marqué le début du XXème siècle. Pourtant son nom n’est pas aussi connu qu’il le devrait : Gertrude Bell. Il faudrait dire "Bell de Bagdad" comme on dit "Lawrence d’Arabie".

Tour à tour archéologue, agent secret et ambassadrice occulte, elle a joué un rôle majeur dans la réorganisation géopolitique de l’empire Ottoman. 

Ses voyages ont fait d’elle une fine connaisseuse de la région et de ses habitants. Le gouvernement britannique s’est adjoint ses services pendant et après la Première Guerre mondiale.

Gertrude Bell sera la seule femme à participer au titre de conseiller aux conférences internationales de 1919 et 1921.

L’histoire n’a pas suffisamment retenu son nom. Nous allons réparer cet oubli avec Christel Mouchard qui lui consacre une biographie chez Tallandier intitulé "Gertrude Bell – archéologue, aventurière, agent secret". Cet après-midi, Christel Mouchard nous emmène sur les pas de celle que l’on surnommait "La reine du désert". 

Extraits de l'entretien : 

Comment Gertrude Bell, cette Britannique plutôt bourgeoise, est-elle devenue une experte de du Moyen-Orient au point d'y jouer un rôle de premier plan dans les années 1920 ?

Gertrude Bell, une femme méconnue 

"J’ai fait des recherches hier soir sur Internet un peu à l'aveugle sur tous les sites qui parlent du Moyen-Orient de cette époque-là : aucun ne cite son nom. C'est ahurissant. On cite celui de St. John Philby son collaborateur, un petit jeune qui démarrait. On met à son crédit ce qu'elle a fait, elle. C'est incroyable l'oubli dans lequel elle est tombée."

Gertrude Belle, une femme pourtant flamboyante

"Gertrude Bell est un personnage tellement flamboyant. Elle est à la charnière entre deux époques, le XIXe et le XXe siècle. Il y a en elle ce mélange sidérant d'intelligence, d'élégance, et de beauté. Surtout, on la connait bien : elle a écrit une quantité de lettres incroyables. Elles sont toutes passionnantes. Et on a accès à son journal de voyage, une sorte de journal intime, véritable journal de bord adressé à son amant. C’est intéressant d’être presque avec elle main dans la main."

Une photo résume le personnage

"Pour se rendre compte de son importance, je peux décrire cette photo présente dans mon livre. Il faut savoir que cette image est un montage: c'est pourquoi elle a un côté presque ridicule. On voit les pyramides, le sphinx et devant un alignement de chameaux. Au centre, Churchill est perché sur un chameau ! A côté de lui, se tiennent tous les participants de cette conférence dont dépendait le sort du Moyen-Orient en 1921. Parmi eux : Gertrude Bell et Lawrence d’Arabie.

L'Empire ottoman, à l'époque est un empire historique, un empire historique que tout le monde sait en en phase de décomposition. A l'intérieur de ses frontières, qui vont de la Mésopotamie à la Méditerranée, d'Istamboul à Aden, il n'y a pas de frontière, pas de pays à proprement parler. Mais il y a des cultures très variées, des chefferies, des émirs, avec des dynasties du désert, des Bédouins. 

C'est une histoire extrêmement mouvante. Et à l'époque où intervient Gertrude Belle, c'est vraiment un chaudron. On sait que tout va exploser.

Et on ne sait pas comment résoudre le problème. L'Empire britannique, lui, n'est plus ce qu'il était : il n'a plus d'argent, tout simplement. Il ne peut plus payer pour ses colonies, et Churchill est chargé s'en occuper.

Lors des discussions, il apparait qu’on ne peut pas se passer de Gertude Bell. Elle connaît mieux que quiconque l’échiquier des dynasties du désert, les noms des tribus, l'emplacement des puits, les différents enjeux à l’intérieur des villes, l’opposition ville/désert…" 

"Pendant plus de vingt ans, elle a sillonné la région à dos de chameau. Elle y a effectué d’innombrables voyages. C'est une aventurière qui s'est passionnée pour la culture locale. Elle a appris plusieurs langues...."

Une surdouée née dans une famille aisée.

"Remontons aux années 1890, à la fin de l'ère victorienne. Gertrude Belle est à l'époque ce qu'on appelle vraiment un beau parti. Non seulement elle est belle, mais elle est extrêmement riche : c'est l'une des dix plus grosses fortunes d'Angleterre. Sa fortune était d’origine industrielle et non pas aristocratique. Elle en était très fière car l'industrie est fondée sur la science. Gertrude Bell est issue d’une famille de chimistes ayant créé des hauts fourneaux… 

Mais surtout elle est brillante, mieux : surdouée.

Surtout, elle eût la chance d'avoir un père qui l'a autorisée à faire des études, fait exceptionnel à l'époque. Elle était une des premières étudiantes à entrer à Oxford. Les élèves féminines étaient tellement rares que l'un des professeur leur demandait de tourner le dos : il ne voulait pas les voir ! Elle en est sortie avec un an d'avance et fut le premier étudiant en ayant eu une première mention en Histoire moderne ! Elle est passionnée d'histoire politique."

Un fort tempérament

A ses professeurs, même les plus les plus hostiles à l'égard des femmes, elle tient tête. 

Lors d'un grand oral, qu'elle va réussir brillamment d'ailleurs, elle va s'opposer aux examinateurs en disant : "On ne partage pas la même opinion". 

Elle reprend son examinateur sur un point la question. Alors qu'en tant que femme dans le contexte de l'époque, elle aurait dû faire profil bas. 

Elle eut des mentions exceptionnelles, tout en allant de bal en bal. Elle était extrêmement travailleuse, mais elle obtenait des résultats brillantissimes avec une facilité qui sidérait son entourage. 

Elle n'avait pas non plus sa langue dans sa poche. On raconte que lors de soirées mondaines elle remis à sa place des personnes haut placées."

Un premier voyage à Téhéran

"Ce n'est pas elle qui décide d'y aller. Elle est absolument enchantée de l'idée mais c'est sa famille la pousse à changer d'univers. Après deux saisons de bals d'hiver à Londres, il n'y a toujours pas de prétendant qui se présente. Dans son milieu, on commence à s'inquiéter.

Sa belle-mère, la deuxième épouse de son père, pense à l'envoyer chez sa sœur mariée à un ambassadeur à Bucarest. Elle espère lui enlever les manières d'Oxford, ce vernis est trop brillant, trop intellectuel. Gertrude Bell voyage donc en Iran pour retrouver son oncle. Elle ne pense y rester qu'une courte saison avant de retrouver les bals londoniens.

Mais ce sera un double choc : elle trouve à la fois l'Orient avec sa culture, la poussière, le danger et aussi cet homme, l'un des rares capables de lui tenir tête. Mais le père refuse son consentement à cette union. Et malgré sa forte personnalité Gertrude Belle lui obéit. Et rentre à Londres."

Une passion pour le danger et l'archéologie.

"Gertrude Bell se passionne ensuite un temps pour l'alpinisme en Suisse. Puis de retour en Angleterre, elle se rend compte qu'elle n'est plus "mariable". L'aventurière va se jeter à corps perdu dans l'archéologie. Cela comble son appétit immense de connaissance. Elle apprend surtout l'arabe, une autre de ses grandes passions.

Gertrude Bell :

Je me passionne tant pour l'arabe que je ne pense à rien d'autre.

Mais elle est cette femme qui, au milieu d'une expédition dangereuse, se décrit comme montant sa tente, et dormant dans un lit avec des draps brodés, mettant son service en porcelaine sur une nappe et ayant cueilli des fleurs pour les mettre sur sa table, etc. Elle est très attachée à cette image. 

Elle sait ce qu'elle fait avec son élégance quand elle entre dans la tente des Bédouins : elle n'est pas une aventurière couverte de poussière, elle est la "dame".

Cela ne l'empêche pas de rencontrer réellement les habitants du désert, les habitants des villes qu'elle traverse, au point d'en acquérir une connaissance très fine et très subtile, ce qui n'échappe pas aux instances britanniques au gouvernement. Elle va être repérée par l'archéologue David Hogarth avant de commencer à travailler pour le Renseignement britannique. Elle ensuite va croiser Lawrence d'Arabie et devenir son amie."

La suite est à écouter...

La programmation musicale

  • GOOGOOSH Gol bi goldoon 
  • BILLIE EILISH Your power 
  • THE LIMINANAS Saul

===> Cette émission est une rediffusion du 23 août 2017

L'équipe