En 1973 un scénario avait été préparé pour le producteur Gérard Leibovici sur le scandale Stavisky : cette affaire conduite par un financier véreux acoquiné avec des politiques avait failli emporter la République en 1934. Belmondo s'enthousiasma pour le rôle et reprit même celui de producteur.

Jean-Paul Belmondo sur le tournage du film "Stavinsky" d'Alain Resnais en décembre 1973
Jean-Paul Belmondo sur le tournage du film "Stavinsky" d'Alain Resnais en décembre 1973 © Getty / Michel GINFRAY

-Hommage national cet après-midi aux Invalides. Et avant l'hommage national, l'unanimité des réactions. La France ordinaire pleure son héros extraordinaire.

J'ai été étonné notamment de la réaction du Figaro. Des pages et des pages, ce qu'il ne fait jamais pour une personnalité artistique. Il est vrai que le préfet de Police lui-même a rendu un hommage à la vedette. Belmondo, à lire son communiqué auquel Le Figaro fait une bonne place aurait suscité beaucoup de vocations de policiers !

On aurait peut-être préféré que soit davantage évoquée la vocation théâtrale qui animait le jeune Bebel à ses débuts. Il a rêvé aux grands rôles du répertoire, il s'est accroché dix ans mais quand Vilar lui a proposé celui de Scapin, c'était trop tard, le cinéma l'avait happé.

Enfin... On a eu la satisfaction d'entendre les journalistes glorifier la fonction de découvreur, de révélateur qu'a remplie Jean-Luc Godard au moment d’A bout de souffle. Pourtant c'est un nom qui écorche souvent la langue de certains confrères. On n'ose imaginer ce qu'écrira Le Figaro au lendemain de sa mort. 

En revanche, vous aurez remarqué que le Stavisky dans lequel Belmondo tourna avec Resnais en 74 a été généralement évoqué comme un bide.

-Et pourtant, un million de spectateurs...

Oui mais des critiques nombreuses, en effet, au moment de la présentation à Cannes : le film aurait été trop mondain, superficiel, insuffisamment politique. 

Reprenons. Alain Resnais s'était vu refuser la possibilité de tourner depuis 68. Lui, l'homme de Nuit et brouillard, Hiroshima, Marienbad, Muriel, La guerre est finie, envisageait de renoncer au cinéma.

Un scénario avait été préparé pour le producteur Leibovici sur le scandale Stavisky : cette affaire conduite par un financier véreux acoquiné avec des politiques avait failli emporter la République en 1934. Belmondo s'enthousiasma pour le rôle et reprit même celui de producteur – incognito : c'était aussi un homme élégant.

N'aurait-il fait que cela : redonner un avenir à Resnais après avoir tourné avec Godard et Truffaut, il aurait mérité l'hommage de la nation.

-Mais pourquoi ce film Stavisky reste-t-il entouré d'une réputation d'échec ?

C'est plutôt une critique de gauche qui a parlé de film mondain. En matière de cinéma, la droite et la gauche, ça existe encore. Arlette la femme de l'escroc dans une boite de nuit russe à Paris ou descendant d'une Hispano devant l'Hôtel du Palais à Biarritz pendant un concours d'élégance automobile, ce n'est pas du luxe inutile. Stavisky n'est aucunement un film mondain, c'est un film sur la mondanité.

Ce ne serait pas un film assez politique... Toujours la critique de gauche. Mais enfin le scenario est signé Jorge Semprun, le grand militant antifranquiste ! On voit même apparaître Trotski qui vient demander alors refuge à la France - présence trop fugitive, a-t-on dit. Les rapports du film avec l'histoire sont précis ou s'ils sont fabuleux, c'est qu'ils dessinent des fables.

L'extrême droite de l'époque n'en sort pas grandie. Et c'est sans doute ce que n'apprécie pas celle d'aujourd'hui. Pour elle, Stavisky reste un métèque qui manipulait des politiciens corrompus de la gauche pour tromper les braves gens qui souscrivaient à ses opérations financières inavouables. Le Stavisky de Belmondo ne ressemble pas à ce portrait commode. Il arbore un sourire éclatant, offrant des bijoux à Arlette, il lui dit: "Ils vont tous voir combien nous sommes heureux". Cette volonté de paraître le perdra, d'ailleurs. Il aurait acheté l'univers pour qu'on parle de lui alors qu'il aurait dû donner l'univers pour qu'on l'oublie.

-Bref le Stavisky de Belmondo est sympathique.

Le chef d'œuvre de 1974 n'est pas tant un portrait de Stavisky que de l'homme que Stavisky aurait voulu être. Vous ne le savez peut-être pas mais Stavisky rêvait en fait d'être Belmondo !

On a vu réapparaitre dans le numéro d'hommage du Figaro une grande signature de sa haute époque, celle de Pierre Marcabru. Que dit Marcabru ? Que la première qualité de Belmondo, c'est qu'il est sympathique. Et les escrocs sont sympathiques - Stavisky le premier.

Contact