Le canton a existé dès 1789 avant même le département qui n'apparait que l'année suivante. Il est vrai qu'il n'a pris ensuite de la consistance que lorsqu'un chef-lieu est devenu identifiable à la pointe de chaque canton.

Yvonne de Gaulle glisse son bulletin de vote dans l'urne, à Colombey-Les-Deux-Eglises, lors des éléctions cantonales de 1967
Yvonne de Gaulle glisse son bulletin de vote dans l'urne, à Colombey-Les-Deux-Eglises, lors des éléctions cantonales de 1967 © Getty / Keystone-France

-Les élections régionales dont le deuxième tour a lieu dimanche n'ont pris un peu de relief qu'assez tardivement Et elles ont effacé les élections départementales. Sont pourtant élus dimanche les membres des assemblées de 95 départements qui, au total, gèrent un budget autrement plus important que celui des régions. Il est vrai que l'unité de compte pour ces élections est devenue particulièrement difficile à repérer. Qui, si je pose à question à la cantonade dire ce qu'est un canton d'aujourd'hui ?

Gambetta père fondateur de la Troisième République affirmait pourtant en 1881 que c'était l'unité de base de l'administration française.

Le canton a existé dès 1789 avant même le département qui n'apparait que l'année suivante. Il est vrai qu'il n'a pris ensuite de la consistance que lorsqu'un chef-lieu est devenu identifiable à la pointe de chaque canton. C'est au chef-lieu de canton que se déroule, à Pâques 1848, la première élection au suffrage universel -les hommes, les hommes seuls, convergeant de tous les villages à la ronde. Au chef-lieu de canton, on trouve à coup sûr un notaire, un percepteur, voire un collège et surtout une gendarmerie -Napoléon III y tenait beaucoup, davantage qu'au libre suffrage. Au chef-lieu de canton se tient le marché, la foire alors que le comice agricole est souvent itinérant de bourg en bourg. Tenir la foire est un enjeu politique de première bourre : est-elle le domaine réservé des paysans, des commerçants, peut-elle être prise par les hors-venus ?

-Les Conseils généraux, comme on a dit longtemps, sont composés par les élus des cantons.

Longtemps les Conseils généraux n'ont tenu qu'une session par an, sous l'autorité du préfet pour discuter de questions bien bornées, de la voirie à l'aide sociale. Les lois Defferre de décentralisation de 1982 ont marqué leur zénith. Leurs présidents purent alors exiger de partager les bâtiments d'état d'apparat avec les préfets quand ils ne se construisirent pas de grands Hôtels du département avec des succès esthétiques divers - l'un des plus réussis est celui de la Haute Loire commandé par feu Jacques Barrot.

A cette époque, déjà, la question se posait de la représentativité des Conseils généraux. Ne risquaient-ils pas de ne témoigner que de la ruralité ? L'administration pensa répondre en multipliant la création de nouveaux cantons urbains. Au début des années 2010, on a dépassé le total de 4000 cantons. Mais quel sens a un canton qui a été découpé à la rue près dans le tissu vif d'une ville importante, a fortiori d'une métropole ?

Depuis des lustres, le pouvoir se dit qu'il faut trouver d'autres modes de représentation et de fonctionnement.

Le choix va finalement être fait de conserver le département. Un choix consécutif aurait pu être de le faire diriger par des délégués issus de la région et des intercommunalités : suffrage indirect donc.

Pour maintenir le suffrage direct, jugé plus démocratique, on a maintenu l'élection par cantons. Mais plus les mêmes. Il n'y a plus que deux mille cantons et quelques. Et dans chaque canton est élu un binôme : un homme et une femme, chabadabada.

-A peine plus de 2000 cantons qui correspondent à quoi ?

A rien qu'on connaisse hors les deux dimanches du vote. Les chefs-lieux de canton n'existent plus. Les nouveaux cantons qui servent de cadre à l'élection de dimanche ne coïncident même pas nécessairement avec les intercommunalités de toutes espèces que les sourciers de l'administration font surgir et ressurgir depuis quelques années. Ce sont à proprement parler des chimères.

On parle de chimères pour les créatures de sexe indéterminé. Ici nous avons au moins clairement un homme, une femme.

Le binôme a au moins l'avantage d'assurer la parité et aussi des alliances "pastel" dès le premier tour entre deux couleurs politiques un peu différentes Centre gauche, centre droit chabadabada...

-Dans ces cantons improbables, comment l'électeur peut-il tenter de faire le bilan d'un binôme ou apprécier son programme ?

La réforme des régions à l'époque Valls a ajouté un motif supplémentaire d'illisibilité en diminuant le nombre des régions et en en créant certaines qui sont disproportionnées. Le secrétaire d'état à la réforme territoriale de cette époque naïve chiffrait le bilan des économies auxquelles on parviendrait à 12 ou 25 milliards. On a vu le résultat depuis. Les frais de déplacement qui explosent. Les administrations maintenues dans les anciens hôtels des régions gommées de la carte - l'Hôtel de la région Auvergne venait à peine d'être inauguré. L'implantation souhaitée de mini-Hôtels de région dans les départements excentrés. Une candidate a songé qu'en Nouvelle Aquitaine on pourrait organiser des séjours de découverte pour les creusois qui n'ont aucune idée de ce que sont les Landes. Ceux qui font les réformes territoriales n'en savent visiblement pas beaucoup plus.

Encore heureux que le département ait été maintenu. Vous imaginez la pertinence d'une carte de la progression de la Covid dans la Nouvelle Aquitaine - 700 kilomètres de distance entre les deux points les plus éloignés de La région...

Le bilan politique de ce maelstrom n'était pas difficile à imaginer. L'électeur ne sait plus où est qui et qui fait quoi. Il est facile ensuite de l'accuser de s'éloigner de la vie politique qu'on a préalablement éloignée de lui.

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