22 septembre 1971, deux détenus, Buffet et Bontems, tentent de s'échapper de la prison de Clairvaux. Durant l'assaut, meurent l'infirmière Nicole Comte et le gardien Guy Girardot. En janvier 1972, ils sont condamnés tous deux à la peine capitale par la cour d'assises de Troyes.

La centrale de Clairvaux en 1979
La centrale de Clairvaux en 1979 © Getty / Jacques Pavlovsky

Le Vif de l'Histoire... Une tribune d'historiens et de professionnels du patrimoine appelle ce matin dans le journal Libération à ne pas détruire la prison de Clairvaux dans l'Aube. Vous en êtes signataire, Jean Lebrun. Cette prison était jadis l'une des plus grandes abbayes d'Europe, devenue en 1808 la plus grande prison française, une cinquantaine de personnes y sont actuellement détenues.

"Clairvaux incarne la double histoire de l'enfermement, volontaire et subi", écrivent les signataires, ils y voient aussi un témoignage de l'histoire carcérale depuis la révolution. Pour mesurer ce qui se joue, vous revenez d'abord, Jean, sur un épisode qui a 50 ans cette semaine. 22 septembre 1971, deux détenus, Buffet et Bontems, tentent de s'échapper, ils seront condamnés à mort.

Durant l'assaut, meurent l'infirmière Nicole Comte et le gardien Guy Girardot.

C'est Claude Buffet qui revendique les meurtres. C'est lui qui sans doute a entrainé Roger Bontems dans leur plan d'évasion.

Bontemps avait été condamné à 20 ans de détention pour avoir grièvement blessé un chauffeur de taxi. Buffet à la perpétuité pour s'être fait passer pour un taxi, avoir chargé une passante et l'avoir assassinée au bois de Boulogne.

En janvier 1972, Buffet et Bontems sont condamnés tous deux à la peine capitale par la cour d'assises de Troyes qu'entoure une foule hostile qui crie : "A mort les fumiers". Le président Pompidou refuse sa grâce et le verdict est exécuté en décembre par les soins d'André Obrecht. On dévoilera plus tard ses émoluments qui auraient été de 600000 francs de l'époque pour chacune des têtes tombées.

-C'est une affaire-charnière de l'histoire judiciaire et pénitentiaire.

Bontems n'y avait joué qu'un rôle second. Son avocat, Robert Badinter, n'admettra pas le verdict. Son exécution le déterminera à combattre dorénavant pour l'abolition : je reprends les titres de deux de ses livres.

L'autre défenseur avait à tenir une partie plus difficile encore. C'était Thierry Lévy. Son client, Buffet, en effet, ne cessait de dire qu'il désirait la mort qui, je le cite, lui apporterait l'éternité. Il l'écrira même au président Pompidou. Thierry Lévy plaida donc contre les effets de la prison et le pouvoir discrétionnaire de ses petits chefs. Clairvaux fonctionnait en effet beaucoup plus mal à cette époque qu'aujourd'hui. Le philosophe Michel Foucault résuma à sa manière le propos de Thierry Lévy : "Nous accusons la prison d'assassinat", déclara-t-il.

Michel Foucault devient d'ailleurs l'un des animateurs du Groupe d'information sur les prisons qui nait en 1971 et demande que les conditions d'incarcération en France deviennent enfin dignes d'une démocratie. Ces années-là, les mutineries sont nombreuses.

A Clairvaux vont s'élever dorénavant des bâtiments qui certes tranchent esthétiquement avec ceux de l'abbaye cistercienne qui, la première, a occupé l'endroit. Ils ressemblent en effet aux HLM de l'époque mais ils ont l'avantage de permettre l'incarcération individuelle avec un minimum de chauffage et de lumière.

-Ce qu'il faut dire, c'est que ces bâtiments des années 70 ne sont plus en accord avec les normes européennes aujourd'hui en vigueur. Raison mise en avant pour la fermeture définitive de la centrale qui doit intervenir d'ici 2023.

L'Etat semble incapable de définir un projet pour Clairvaux, lieu décisif puisque s'y succédèrent sur 900 ans une abbaye de dimension européenne, dont il reste de très beaux bâtiments médiévaux et classiques, et la prison naguère la plus importante de France.

Le ministère de la Culture qui ne semble pas vouloir piloter l'avenir de l'endroit, entend cependant jouer sa mission de conservation. Fort bien mais il annonce vouloir raser l'ensemble de la centrale de 1971 : un bâtiment a déjà disparu, l'autre attend le coup de grâce.

On ne sait quels projets seront retenus pour l'avenir de Clairvaux. Le Conseil départemental de l'Aube en soutient un qui rendrait compte de toute l'histoire pénitentiaire. Le plus mirobolant qu'on peut citer pour le fun est issu d'un grand groupe financier, il proposait un gigantesque ferme équestre - la ferme des mille chevaux ? Là où se sont élevées tant de trières et abattues tant de misères !

Ce qu'on sait, c’est que le lieu est destiné à la visite. Qui cherchera les traces de Carlos et de Guy Georges, et celles de tant d'anonymes, les graffitis et les dessins qu'ils ont laissés ne les trouvera plus. Buffet a peint les semaines précédant son exécution...

A la direction du Patrimoine du ministère de la Culture, on se veut rassurant : les traces pénitentiaires plus anciennes seront maintenues. Encore heureux ! A Clairvaux on voit encore les cages à poules sans murs où en enfermait les hommes. Les visiteurs n'imaginaient pas qu'on les utilisait encore dans les années 60. Mais l'histoire pénitentiaire, c'est un continuum qu'il n'y a aucune raisin d'interrompre dans sa présentation.

-Le passé pénitentiaire de Clairvaux apparaitrait mieux si on y installait par exemple un musée des prisons.

Il existe virtuellement, en caisses. Les Gardes des Sceaux ne le savent pas toujours : Christiane Taubira l'a appris de Clairvaux. Nombre de ces caisses s'y trouvent justement, entreposées dans l'obscurité. Les ouvrir, en exposer les objets serait nécessaire. Il suffit de considérer les boulets que devaient porter aux pieds les détenus pour réfléchir.

Mais non, on semble vouloir effacer ces prisons qu'on ne saurait voir. D'ailleurs quand on en construit, c'est au diable vauvert. Et quand l'occasion est offerte de considérer en un même lieu 900 ans d'enfermement monastique volontaire puis d'enfermement contraint, on ne la saisit pas.

A Fontevraud, autre grande abbaye devenue prison, les installations pénitentiaires ont été pareillement et méthodiquement éliminées afin d'offrir une façade lisse à la nouvelle destination du lieu, touristico-culturelle. Eh ben, pour répondre à une demande du public, elles ont été reconstituées ! On en est même à faire des fouilles archéologiques dans des parties de Fontevraud qu'on a détruites. Cet exemple pourrait être entendu.

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