La date qui permet déjà de célébrer l'ancien ministre de la Culture de François Mitterrand, c'est le 21 juin. Le 21 juin tout de même, depuis 1982, c'est une réussite étonnante.

Jack Lang, ministre de la culture, dans ses bureaux de la rue de Valois à Paris en novembre 1985
Jack Lang, ministre de la culture, dans ses bureaux de la rue de Valois à Paris en novembre 1985 © Getty / Alain DENIZE

-Ce n'est pas un hasard : à la veille de la fête de la musique, Jack Lang fait annoncer le regroupement de tous ses documents personnels avec ses documents ministériels aux Archives Nationales.

Il a auparavant largement ouvert cette documentation à Frédéric Martel pour un gros livre de la collection Bouquins intitulé en toute modestie « Une révolution culturelle, dits et écrits ». Il a fait de même avec le Comité d'histoire du ministère de la Culture pour un dictionnaire plus critique mais globalement positif - une remarquable publication de la Documentation française.

L'hebdomadaire le Un vient, lui de titrer « Faut-il canoniser Jack Lang ? »

En tout cas, avant même que le postulateur ne plaide la cause en face de l'avocat du diable, avant même qu'il se produise un miracle, nous avons la date qui permet déjà de célébrer le ministre de la Culture de François Mitterrand, c'est le 21 juin.

Le 21 juin tout de même, depuis 1982, c'est une réussite étonnante. Pas nécessairement artistique, diront les vieux humanistes qui préfèrent le long apprentissage par les conservatoires. Mais une réussite républicaine : le peuple amateur de toutes les musiques promues à la même dignité est - du moins les années habituelles- l'acteur et le spectateur des concerts qui se donnent un peu partout. Dès lors que vous en jouez avec sérieux, passion, attention aux autres, toutes les musiques peuvent accéder à la même dignité. Maurice Fleuret le directeur de la musique que Jack Lang s'était choisi dans son administration de missi dominici imaginait un avenir où démocratisation et création se conjoindraient : l'individu illuminé par la musique deviendrait conscience de la société.

-Mais je vois ici Frédéric Pommer résister à cette interprétation du rôle éminent du perpétuel ministre de la Culture. Il garde en mémoire un Jack Lang plus prosaïque.

La génération des journalistes culturels qui a précédé celle de Frédéric a été heureuse d'être sollicitée. A l'époque j'étais chef du service culturel d'un quotidien austère qui n'accordait pas une importance particulière à mon secteur. C'est bien simple, en deux ans, j'ai doublé mes pages. A Jack Lang, les professionnels de la profession reconnaissants. Sans parler de ma médaille des Arts et Lettres.

Et pour en revenir aux agapes auxquelles conviait Jack Lang, je suis heureux d'avoir pu découvrir grâce à lui qu'on pouvait manger des huitres à 9 heures du matin sur le port de la Rochelle, de la jonchée -délicieux fromage- à Rochefort ou de l'aligot à Conques au pied des vitraux de Soulages... On s'amusait bien dans ces voyages.

Je me souviens en revanche d'un départ gare de l'Est au petit matin. Son frère avait alors des ennuis avec la Justice dont il n'était en rien responsable. La presse adverse faisait ses titres là-dessus. Je ne me sentais pas fier d'être journaliste. L'homme que nous avions en face de nous, passionné, qui travaillait à bride abattue, ne méritait pas ce déshonneur.

-Les attaques n'ont pas manqué. Tour à tour le ministre en veston rose, le ministre en col Mao parce qu'il était venu une fois à l'Assemblée dans une veste dessinée par Mugler.

Notez qu'à l'Assemblée lors de son discours de novembre 1981 qui accompagnait le bond de son budget, il n'a pas prononcé à la tribune la phrase fameuse qu'on lui reproche encore : "La gauche nous fait passer de l'ombre à la lumière". Elle était dans son texte qui fait foi mais il a dû percevoir l'incongruité du propos et il a sauté le passage. Parfois il avait le sens du ridicule.

En fait avec le temps, l'architecture qu'il proposait a fini par provoquer un consensus. Les départements et les régions ont accepté de participer au maillage d'équipements culturels qui avait commencé avant lui et qu'il avait resserré.

En 1986, défaite de la gauche, une équipe de droite arrive au ministère. Le titulaire François Léotard va, au total, avaliser l'essentiel de la politique de Lang. Son secrétaire d'Etat, Philippe de Villiers, en revanche, non. Le créateur du Puy du Fou n'a cessé depuis de vouloir remplacer par un autre modèle, nationaliste, ce qu'il considère comme l'hégémonie culturelle de la gauche.

En fait Lang avait d'abord mis en place un dispositif législatif, géographique combiné avec un volontarisme politique. 

Les crédits du ministère, depuis, n'ont pas vraiment baissé. Mais l'intensité de son action, si. Le ministère est victime d'une routinisation que les incessantes réformes de son administration voudraient corriger alors qu'elles l'aggravent.

Elle en est souvent réduite dans les dossiers quelle traite à ne faire qu'enregistrer les avis des uns et des autres. Ça s'appelle, en novlangue administrative, l'activation.

Un exemple parmi tant d'autres. La Ville de Paris veut faire de l'ancien hôpital Saint-Vincent de Paul un quartier nouveau. Fort bien. L'idée vient d'y ouvrir un musée Giacometti. L'activation consiste à demander l'avis du public, il va préférer évidemment un restaurant solidaire ou une station de réparation de vélos. Sous Lang, on aurait passé outre. On aurait dit, je ne sais pas, que Giacometti était un génie, que de son atelier conservé non loin, il passait par là à pied chaque soir rejoindre ses amis et des filles à Montparnasse... On ne pourrait peut-être pas faire regonfler son vélo à Saint-Vincent de Paul mais on aurait une exposition permanente de Giacometti. Une conviction aurait prévalu. Cela s'appelait une politique culturelle qu'animait une volonté qu'il restait ensuite à faire partager.

Ouvrage : Les années Lang. Une histoire des politiques culturelles -1981-1993 sous la direction de Vincent Martigny, Laurent Martin et Emmanuel Wallon La Documentation Française

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