Les Allemands du XVIIIème et du début du XIXème restaient sidérés de voir comment la France, à partir d'éléments très hétérogènes, avait réussi à construire un état robuste. Eux sont toujours dans la dissémination et à Vienne en 1806 Napoléon faisait abolir le Saint-Empire Romain Germanique.

Napoléon reçoit la reine de Prusse à Tilsit - par Jean-Charles Tardieu
Napoléon reçoit la reine de Prusse à Tilsit - par Jean-Charles Tardieu © Getty / Josse/Leemage

-Les législatives, en Allemagne, c'est aussi important que la présidentielle en France. Pendant la campagne qui commence ici, la comparaison entre la France et l'Allemagne sera faite sans cesse. Déjà, les trois présidents des groupes parlementaires LR à Paris et à Bruxelles ont déclaré dans une tribune au journal "L'Opinion" : "Nos voisins confrontés à la spirale du déclin ont su retrouver la grandeur et la prospérité : ferons-nous le choix du dépérissement ou de la guérison" ?

Dire qu'ils ont dû se mettre à trois -Abad, Retailleau, Bellamy- pour reproduire un poncif qui a cours depuis cent cinquante ans, depuis la défaite de 1870 ! La victoire de l 'Allemagne avait provoqué un choc que les historiens de la littérature ont identifié comme "la crise allemande de la pensée française." Jusque-là, les Français étaient assez tranquilles : outre-Rhin, la nation, l'état, le territoire ne coïncidaient pas. Et voilà qu'un nouveau Reich naissait qui prenait la forme d'un empire. Le philosophe Ernest Renan présentait l'Allemand nouveau comme dédaigneux des jouissances faciles dans lesquelles se complaisaient les plèbes latines. Le même Renan qui, au même moment, vaticinait sur l'islam, incapable de produire quoique ce fût de bon.

Depuis longtemps l'Allemagne est le catalyseur des droites françaises. Catalyseur : qui produit une réaction.

-Une anthologie de textes plongeant au plus profond de la littérature allemande et concoctée par Sophie Lorrain présente à l'inverse l'Allemagne comme un analyseur de la France.

L'analyseur permet de discerner les différentes parties d'un tout et de mesurer comment elles s'organisent.

Les Allemands du XVIIIème et du début du XIXème restaient sidérés de voir comment la France, à partir d'éléments très hétérogènes, avait réussi à construire à chaud et à sable un état robuste. Eux sont toujours dans la dissémination. En 1797, Schiller que cite Sophie Lorrain demandait :

« Quelle est la patrie d'un Allemand ? 

Est-ce la Prusse ou bien la Souabe ?

Est-elle sur les bords du Rhin où murit le vin ?

Ou sur les bords de la Baltique où vole la mouette? »

Il répondait : « Oh non non, c'est une patrie bien plus grande »

L'Allemagne avait en principe bénéficié de la translatio imperii de Rome : le Saint-Empire romain était devenu germanique mais il s'était érodé jusqu'à devenir insignifiant. Dix ans après le questionnement de Schiller, Napoléon confisquait la réponse : en 1806, à Vienne, il faisait abolir le Saint-Empire; à Iéna et à Tilsit, il battait et humiliait la Prusse, en même temps qu'il déployait une Confédération du Rhin qui recomposait les frontières en sa faveur.

-Il est des patries difficiles.

C'est une citation du président fédéral des années 1970. Gustav Heinemann. Sophie Lorrain, dans sa sélection de textes, marque une dilection pour les anciens présidents fédéraux.

Que faire après que Napoléon a neutralisé Vienne et Berlin ? 

Le Catéchisme des Allemands de Kleist répond en 1809.

Le père demande au fils :

Dis-moi mon fils, qui es-tu ?

Je suis un Allemand.

Le père : Mais Napoléon dans un acte de violence, a réduit l'Allemagne en miettes. Elle existerait encore ?

La génération du fils puis la génération du fils du fils en seront persuadées et ainsi s'accomplira le Deuxième Reich, proclamé à Versailles en 1870.

-Le Troisième Reich sera monstrueux dans sa version de 1933 mais "l'Allemagne par les textes" suit aussi un autre filon. Celui, pour faire simple, de Goethe.

Goethe qui dit : « Mais si nous n'avions que Vienne et Berlin, que serions-nous ? Pour notre salut, nous avons aussi des dizaines d'universités, de musées, de théâtres ».

Il n'y a pas que des Français qui se méfient de l'avantage donné à la Prusse : la Prusse qui serait une armée dotée d'un état et non un état possédant une armée. La tradition antiprussienne est forte en Allemagne : l'Allemagne polycentrique plutôt que l'Allemagne prussocentrée.

C'est cette tradition qui a été très clairement reprise depuis 1945, les Allemands souhaitant retrouver dans leur passé la nouvelle chance qui leur permette de renaître dans la paix.

-L'auteur le plus longuement cité par Sophie Lorrain est peut-être un autre président fédéral : Richard von Weizsäcker.

Celui qui accompagna Kohl au moment de la réunification. Il arrive que les présidents, incarnations morales du pays, parlent plus profond que les chanceliers.

Weizsäcker a dit trois choses essentielles :

Un. Le peuple allemand ne peut être considéré comme coupable tout entier de ce qui est advenu. Très majoritairement chrétien, il sait ce qu'est la responsabilité individuelle.

Deux et en cela Weizsäcker va répéter son prédécesseur Heinemann : la position géographique de l'Allemagne au centre d’une Europe qui ne trouve jamais une configuration stable, ne facilite pas les choses.

C'est pour cela, trois, que l'histoire de l'Allemagne n'a jamais appartenu aux seuls Allemands.

Aussi faut-il prendre garde à ce que nous disons d'eux notamment pendant les campagnes électorales. Car cela a un effet outre-Rhin que nous ne soupçonnons pas toujours.

Ouvrage : Sophie Lorrain Une histoire de l'Allemagne au fil des textes. De Luther à Helmut Kohl Perrin

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